Esquisses, vol. 26, no 3, automne 2015

La norme Maison passive en région bruxelloiseFait accompli

Crèche Saint-François et logements, Bruxelles, O2 architectes. Photo : Filip Dujardin


Depuis le 1er janvier 2015 dans la région Bruxelles-Capitale, tous les nouveaux bâtiments doivent être conformes à la norme Maison passive. Radical ? Pas tant que ça.

Christine Lanthier

 

« Dans une maison passive, le plus extraordinaire, c’est vous », disait en 2012 une campagne de publicité diffusée en Belgique. Le but : convaincre le public que l’exigeante norme originaire d’Allemagne ne change rien à l’apparence d’un bâtiment.

Mais en 2015, du moins dans la région bruxelloise, le temps de la sensibilisation et de l’expérimentation est révolu. En vertu d’une loi votée il y a quatre ans, la norme Maison passive est désormais obligatoire pour toute nouvelle construction et rénovation majeure. Pourquoi avoir ciblé cette norme plus qu’une autre ? Parce que, axée sur des objectifs mesurables plutôt que sur de bonnes pratiques, elle permet d’atteindre, voire de dépasser, les gains d’efficacité énergétique nécessaires à la lutte contre les changements climatiques. Et plutôt que de resserrer sa règlemen-tation par étapes – et risquer de voir les constructions d’aujourd’hui devenir obsolètes dans 20 ans –, la région a préféré appliquer tout de suite le standard qui devrait s’imposer dans le futur.

De ce côté-ci de l’Atlantique, la mesure peut sembler excessive. Rappelons-le, cette norme contraint à une consommation d’au plus 15 kWh/m2 par an pour le chauffage, comparativement à 150 kWh/m2 pour une maison conventionnelle bruxelloise. On atteint cette cible entre autres en rendant l’enveloppe du bâtiment étanche à l’air, en augmentant l’isolation et en recherchant une orientation optimale. ‘ 

Mais une telle rigueur à l’étape de la construction vaut le coup, car ensuite les occupants peuvent se chauffer « pour le prix de deux cafés par mois », illustre l’architecte belge Sebastian Moreno-Vacca. Patron de la firme A2M et professeur à la Faculté d’architecture de l’Université libre de Bruxelles, il est venu à Montréal en juin dernier, à l’invitation de Maison passive Québec, pour parler de l’étonnante transformation qui s’est déroulée dans le milieu de la construction bruxellois ces dernières années. 

Cette révolution coïncide par ailleurs avec un bilan environnemental amélioré. Alors que Bruxelles-Capitale a vu sa population augmenter de 12 % entre 2004 et 2011, sa consommation d’énergie a diminué de 18 % et ses émissions de gaz à effet de serre, de 16 %.

 

 

Immeuble de logements Pépin, Bruxelles, Conix-RDBM Architects. Photo : Filip Dujardin

L’essayer c’est l’adopter

Mais comment cette région a-t-elle pu arriver à légiférer de manière aussi audacieuse ? Le gouvernement de Bruxelles-Capitale, l’une des trois grandes régions de Belgique avec la Wallonie et la Flandre, a adopté en 2004 une ambitieuse politique énergétique, sous l’impulsion d’une ministre de l’environnement issue du mouvement écologiste. Comme 70 % des émissions de gaz à effet de serre et 75 % de la consommation d’énergie étaient liées au bâtiment, ce secteur a été désigné d’emblée comme champ d’action prioritaire.

La région s’est mise à offrir, dès 2007, des subventions de l’ordre de 140 $ par m2 aux projets de bâtiments les plus efficaces en matière énergétique et environnementale. « Cette politique a été de donner des primes à ceux qui vont le plus loin possible, plutôt qu’à tout le monde qui en fait un petit peu », résume Sebastian Moreno-Vacca.

Voyant la norme Maison passive s’imposer parmi les bâtiments exemplaires, le gouvernement a investi dans la diffusion d’information et la formation concernant cette approche. Des cours destinés à différents métiers et professions – ouvriers, architectes, ingénieurs ou notaires – ont ainsi été offerts gratuitement. En parallèle, la région s’est engagée à ce que tout nouveau projet public soit conforme au standard dès 2010.

« En quelques années, on a eu une explosion de bâtiments passifs, poursuit Sebastian Moreno-Vacca. Alors qu’en Flandre et en Wallonie, il s’agissait surtout de maisonnettes, à Bruxelles, c’est tout de suite devenu des grands ensembles. » De 2007 à 2014, la superficie des bâtiments passifs réalisés ou en voie de l’être est passée de zéro à près d’un million de m2, englobant plus de 300 bâtiments. Des projets qui, faut-il le souligner, ont pour une bonne part été lancés en pleine crise financière, vers 2008-2009.

Logements sociaux, centres communautaires, équipements sportifs, écoles, commerces, maisons individuelles, etc. Ces réalisations ont permis d’établir que, non seulement le taux d’échec par rapport à la norme demeurait très faible (moins de 5 %), mais que ces bâtiments ne coûtaient pas nécessairement plus cher que leurs équivalents traditionnels (voir encadré). Incroyable ? C’est une question de superficie, explique Sebastian Moreno-Vacca. « On a vu que les coûts supplémentaires surviennent d’office quand on est à petite échelle, soit 100 ou 200 m2. Quand on arrive au-delà de 300 ou 400 m2, il y a moyen de s’en sortir sans aucun supplément parce qu’on a beaucoup plus de leviers. » ‘

Bref, quand la loi a été soumise au vote, il ne faisait plus de doute que le standard pouvait être appliqué par tout le monde.

 

 

Immeuble de logements Les courses, Bruxelles, MDW Architecture. Photo : Filip Dujardin

Une norme pour architectes

L’autre grande surprise causée par les bâtiments exemplaires bruxellois est que leur conformité à la norme Maison passive n’a pas compromis leurs qualités esthétiques. «On a vu arriver des bâtiments hyper design, qui étaient loin d’être compacts ou bien orientés, et qui passaient quand même », dit Sebastian Moreno Vacca.

Les architectes, croit-il, ont avantage à s’approprier la norme pour l’intégrer à leur démarche créative. Car, en définitive, c’est la performance mesurable du bâtiment qui compte, pas la manière dont il est conçu. Ainsi, pour employer un exemple caricatural, on peut décider de mettre de grandes fenêtres au nord, même si c’est contraire au principe passif. Il faudra par contre compenser les éventuelles pertes de chaleur par plus d’isolation pour atteindre le fameux 15 kWh/m2 par an.

« C’est quand on réinternalise la physique du bâtiment qu’on peut commencer de nouveau à faire de l’architecture. Un technicien va toujours vous dire “attention, il y a un pont thermique là”, alors on ne peut jamais rien faire. Chez nous (à la firme A2M), ce sont les architectes qui font tout. » 

Il existe plusieurs outils permettant aux architectes de tester leurs idées à l’aune de l’efficacité énergétique. Le Passive House Planning Package (PHPP), un fichier Excel qui effectue tous les calculs en fonction de la norme Maison passive, est un incontou-rnable. Sebastian Moreno-Vacca, lui, affectionne en plus l’utilisation combinée des logiciels libres Rhinoceros et Grasshopper. Le premier permet la modélisation 3D et l’autre est un éditeur d’algorithmes que l’on peut lier à des paramètres physiques (température, humidité). « On drag and drop des algorithmes, qui eux vont influencer la volumétrie. »

À la rigueur, explique-t-il, citant les travaux de l’architecte suisse Philippe Rahm, on peut créer à l’envers, c’est-à-dire, partir de la thermodynamique pour élaborer les volumes du bâtiment. Les constructeurs d’autrefois le faisaient d’ailleurs à leur manière. « Mais depuis les années 1950-1960, on a rendu le bâtiment inerte. On conçoit un bâtiment et on dit à l’ingénieur : “Arrange-toi pour qu’il fasse 20 degrés partout, et attention, il faut que ça consomme bien.” Mais en faisant ça, on a complètement démissionné ! »

 

 

C’est pas du luxe

Contrairement à une croyance répandue, les bâtiments qui obtiennent la certification Maison passive ne coûtent pas forcément plus cher à construire. Selon une étude de l’association belge Plateforme Maison passive, portant sur 12 immeubles de logements construits à Bruxelles entre 2008 et 2013, la différence de prix au mètre carré est sensiblement la même entre les bâtiments passifs (1350 $ à 2080 $) qu’entre les bâtiments autres (1220 $ à 1940 $).

La norme elle-même n’est responsable que de 11 % des coûts supplémentaires, alors que d’autres facteurs comptent pour beaucoup plus. Ainsi, la complexité de l’enveloppe joue pour 25 %, le mode de réalisation (avec ou sans alliance entre l’architecte et l’entrepreneur), pour 29 % et les autres facteurs, comme la présence de sol contaminé, pour 31 %.

Une autre étude menée par le groupe de réflexion FAST portant sur 23 immeubles de bureaux passifs et traditionnels a même démontré que les bâtiments passifs coûtent moins cher que les bâtiments traditionnels, soit 1790 $/m2 en moyenne, contre 1880 $/m2.

«… ceux qui parviennent à limiter les surcoûts du passif et à livrer un bâtiment au même coût qu’un immeuble standard sont sans doute ceux qui réussissent le mieux à maîtriser les autres facteurs de surcoût », écrit Sebastian Moreno-Vacca dans le livre Architecture passive, stratégies, expériences et regards croisés en Belgique.

 

À quand un Québec passif ?

Pour l’instant, le Québec ne compte aucun bâtiment frappé du sceau Maison passive, mais « il devrait y en avoir d’ici un an ou deux. Nous sommes plusieurs à y travailler », dit Lucie Langlois, architecte certifiée par le Canadian Passive House Institute.

Une application généralisée comme à Bruxelles est-elle envisageable chez nous ? Lucie Langlois apporte une nuance. « On a quand même un bon défi, vu notre climat. La plus grande difficulté concerne les fenêtres : elles doivent être encore plus performantes que celles normalement acceptées par le Passive House Institute. Des modèles appropriés existent en Europe, dans les pays nordiques, mais il y a beaucoup de transfert de technologie à faire. »

L’exemple de Bruxelles n’en est pas moins inspirant, selon elle. « J’en retiens qu’il faut commencer par faire des bâtiments. C’est sûr que ce serait bien d’avoir un incitatif, mais tant qu’on n’aura pas d’exemples qui fonctionnent bien, on ne pourra pas aller très loin. Ensuite seulement, on pourra réfléchir aux éléments à ajouter au Code du bâtiment. »