Esquisses, vol. 28, no 1, printemps 2017

Première année de stageRite de passage

Projet d'appartements haut de gamme du Groupe Quorum et Groupe Marsan (en chantier), Laval, Lemay
Illustration : Groupe MediaVision

Perte de repères, apprentissage de la hiérarchie, tâches répétitives… La première année de stage en architecture représente toute une adaptation pour les futurs membres de la profession. Comment gérer cette transition ?

Emmanuelle Gril

Quiconque est passé par là vous le dira : entre les études en architecture et le stage, il y a un monde. « Durant le stage, on peut avoir à dessiner des toilettes pendant des mois, alors qu’on avait conçu un opéra lors de son projet d’études final ! » illustre Pierre-Charles Gauthier, architecte au Groupe BTC, qui a complété son stage à in situ atelier d’architecture en juin 2015.

« C’est tellement différent ! On n’a aucune idée de ce qui nous attend », renchérit la stagiaire Katéri Dozois, qui estime que la formation universitaire ne prépare absolument pas les étudiants à cet égard.

L’apprentissage se poursuit

« L’université est un incubateur extraordinaire, on y apprend notamment à élaborer et à structurer un concept. Mais en milieu de travail, il faut nécessairement intégrer de nouveaux paramètres : la commande, les exigences du client, la réalisation concrète du projet, etc. D’une certaine façon, on se retrouve sur les bancs d’une autre école », confirme Joanne Godin, architecte associée et directrice de conception chez Lemay, également enseignante au projet final de maîtrise à l’Université de Montréal.

François Dufaux, professeur à la Faculté d’architecture de l’Université Laval et mentor, partage cet avis et précise : « C’est une profession où la maturité est très tardive, car il y a beaucoup d’éléments à assimiler. De plus, l’architecture étant un art appliqué, la seule façon de progresser est d’œuvrer sur le terrain. »

L’un des aspects les plus difficiles à accepter pour les stagiaires, selon Joanne Godin, est de se trouver de nouveau en situation d’apprentissage, ce qui peut demander une certaine dose d’humilité. « On n’est pas architecte après la formation universitaire, loin de là ! » résume Marc Blouin, architecte et chargé de cours au Département de génie de la construction de l’École de technologie supérieure.

Des écueils à surmonter

Joanne Godin remarque que, dès les dernières années d’université, il est possible de cerner le profil des étudiants et de prévoir à qui le stage donnera le plus de fil à retordre. « On peut distinguer les concepteurs de ceux qui seront plus à l’aise dans la gestion de projets. Les premiers ont généralement davantage de difficultés en stage, car ils doivent accepter de se faire diriger, tenir compte de nouvelles contraintes, tout en n’ayant que peu de responsabilités au début. » Cela ne veut pas dire pour autant que le bagage de connaissances théoriques devient inutile. « Bien au contraire, ces acquis servent de base pour se développer professionnellement », ajoute-t-elle.

Charles-Laurence Proulx, architecte depuis janvier 2016 chez Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes, note pour sa part que l’intégration dans un milieu de stage demande une adaptation qui va au-delà des tâches à exécuter. « Après avoir suivi un horaire irrégulier à l’université, il faut s’habituer à un rythme de travail plus stable. On doit aussi se familiariser avec une équipe dont les membres n’ont pas le même âge ni la même vision que nous », fait-il valoir.

De plus, note-t-il, le fait de devoir travailler simultanément sur plusieurs projets à des stades d’avancement différents peut être ardu. « À l’université, on réalise les projets de A à Z. Dans un bureau, on n’arrive pas toujours au début du processus, on n’a pas participé aux étapes précédentes et on peut avoir le sentiment d’être promené d’un côté à l’autre. »

Pour Gabriel Binette-Laporte, étudiant en deuxième année de maîtrise à l’Université Laval, l’apprentissage de logiciels différents de ceux qu’on utilisait à l’université peut aussi constituer un défi, de même que le fait d’avoir à échanger avec différents professionnels. « À l’école, on collabore surtout avec des étudiants en architecture. Sur le terrain, il faut communiquer avec des ingénieurs ou des arpenteurs, par exemple. Ce n’est pas que cela soit difficile, mais on n’a pas l’habitude... »

Autre aspect qui peut donner le vertige : le fait de commencer à voler de ses propres ailes. À l’université, on est porté par le groupe, mais en tant que stagiaire, on est seul, mentionne François Dufaux. « Pour certains, c’est un virage difficile à négocier, alors que d’autres en profitent pour effectuer une prise de conscience et mieux cerner leurs forces et leurs faiblesses, ce qui est d’ailleurs souhaitable. Mais cela dépend de la personnalité de chacun. »
 

Faciliter la transition

Pour éviter de se sentir comme un simple maillon de la chaîne, Charles-Laurence Proulx estime qu’il faut démontrer autant d’intérêt que possible par rapport aux projets, souligner son désir de s’investir à la hauteur de ses compétences, et garder en tête que le stage est l’occasion d’aller chercher le maximum d’expérience. Si on souhaite toucher un peu à tout, un petit bureau permet souvent d’avoir accès à des activités plus diversifiées, contrairement aux grandes firmes, où les fonctions sont plus spécialisées, mentionne Pierre-Charles Gauthier.

La première année de stage constitue une occasion en or pour expérimenter et commencer à déterminer son futur positionnement de carrière, renchérit Martine Lemonde, conseillère en relations industrielles agréée et conseillère d’orientation organisationnelle. « Quels milieux et quels domaines d’activité nous inspirent le plus ? Se voit-on davantage comme architecte à son compte ou au contraire salarié dans un grand bureau ? C’est le bon moment de se poser ces questions », dit-elle.

Les premiers pas en tant que stagiaire aident aussi à développer un certain savoir-être. « Il faut que les autres aient envie de travailler avec nous, de nous confier des tâches et des responsabilités. Faire preuve de flexibilité, reconnaître qu’on a encore des choses à apprendre et éviter de critiquer le travail des collègues est une bonne attitude à adopter », ajoute Martine Lemonde. 

Plonger tôt

Selon tous les intervenants interrogés, acquérir une expérience de terrain avant la fin des études vaut son pesant d’or. « En accompagnant les étudiants lors du projet final, on repère très vite ceux qui ont déjà travaillé dans un bureau. Ils ont une approche plus pratique, moins théorique. Après l’université, ils seront assurément mieux préparés pour le stage », note Marc Blouin. Idéalement, on commence donc son stage durant le baccalauréat, dès l’obtention des 60 crédits requis pour s’inscrire au registre des stagiaires de l’OAQ.

Gabriel Binette-Laporte et Pierre-Charles Gauthier, eux, étaient déjà technologues en architecture au moment de leur stage. Tous deux affirment avoir tiré profit de ce bagage. « Cela a rendu le passage très fluide, parce que je possédais déjà une approche technique des projets, ce que, sinon, j’aurais dû apprendre durant mon stage. Résultat : on m’a beaucoup utilisé, et je n’ai pas été confiné à une seule tâche », raconte Pierre-Charles Gauthier. 

Comme quoi il y a moyen d’adoucir le choc de la réalité.