Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

ÉditorialProgramme culturel

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec 

Dans son essai Junkspace, publié en 2001, l’architecte Rem Koolhaas y va de cette affirmation-choc : « L’architecture a disparu au 20e siècle […]; notre souci des masses nous a rendus aveugles à l’architecture des gens. » Puis, il s’emploie à décrire nombre de paysages suburbains contemporains : des lieux dépourvus d’identité, interchangeables et uniformes, peuplés de bâtiments sans lien avec la ville et unifiés par la même atmosphère climatisée. C’est une caricature, mais elle comporte une part de vérité.

Alors que les villes continuent de se développer, comment faire pour ne pas reproduire ce modèle qui suscite au mieux l’indifférence ? Beaucoup d’intervenants des disciplines de l’aménagement, dont l’OAQ, se réclament de la densification urbaine et de la mixité des usages. C’est un pas dans la bonne direction, mais ce n’est pas suffisant si, au bout du compte, les concepteurs imaginent des lieux mixtes et denses sans chercher à rallier les citoyens appelés à y vivre.

Dans un rapport paru il y a quelques semaines, l’UNESCO affirme avec force que la dimension culturelle peut et doit jouer un rôle majeur dans le développement durable, en servant de lien entre les autres aspects fondamentaux que sont la protection de l’environnement, l’économie et l’inclusion sociale. Concrètement, il faut des villes faites pour les gens. Des villes à échelle humaine, certes, mais aussi capables d’engendrer un sentiment d’appartenance chez tous leurs citoyens. C’est précisément le sujet de ce numéro d’Esquisses.

Les architectes le savent bien, concevoir un espace, au-delà de l’aspect technique, c’est susciter des émotions, évoquer des références, stimuler les sens, favoriser le confort physique et psychologique. Faute de budget, il est vrai qu’on n’a pas toujours le loisir de déployer ces aspects, qui requièrent une sensibilité fine au vécu d’autrui. Pourtant, ils contribuent largement à la valeur ajoutée, non seulement du bâtiment lui-même, mais aussi du cadre de vie dans lequel il s’inscrit.

L’UNESCO insiste sur l’importance d’inclure la culture dans les transformations urbaines et les interventions en matière d’infrastructures. Cela suppose de refléter l’identité d’un lieu et de ses habitants par la mise en valeur du patrimoine et par la création d’espaces publics permettant une expression culturelle rassembleuse. Bien sûr, la diversité croissante des populations des villes pose un défi considérable quand il s’agit de définir une identité. Le relever par un dialogue avec les groupes en présence est néanmoins essentiel si l’on aspire à un meilleur vivre-ensemble.

Un autre ouvrage récent converge dans cette direction : La culture, un patrimoine à faire fructifier, essai de Gérald Grandmont, ancien sous-ministre adjoint au ministère de la Culture et des Communications (MCC). L’auteur y décrit la vision élaborée au fil des ans au sein du gouverne-ment québécois pour harmoniser davantage culture et développement durable.

Le MCC a ainsi conclu des ententes avec les municipalités qui ont notamment abouti au renouvellement de nos bibliothèques publiques. C’est aussi dans cet esprit que la Loi sur le développement durable, en vigueur depuis 2006, englobe la protection du patrimoine culturel, qu’il s’agisse de biens, de lieux, de paysages, de traditions ou de savoirs.

Or, il reste du chemin à faire. La protection et la mise en valeur du patrimoine bâti ne sont pas toujours acquises au Québec, comme en font foi de nombreux cas de bâtiments d’intérêt patrimonial mal entretenus ou menacés de démolition. Dans le domaine de l’architecture, les interventions des divers ministères, organismes et sociétés d’État ne sont pas toujours harmonisées. Pensons aux concours, régis de manière différente par le MCC et le ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire.

« À qui cependant faut-il confier cette responsabilité d’inscrire la culture dans le développement ? » demande avec justesse Gérald Grandmont. Selon lui, c’est au ministère de la Culture d’élaborer et de transmettre une telle vision, à travers un dialogue avec les autres instances qui régissent la vie collective.

Dans son mémoire sur le renouvellement de la politique culturelle, l’OAQ invite le MCC à prendre l’initiative d’une politique nationale de l’architecture et à en assurer la mise en œuvre auprès des autres ministères et organismes. Cette vision commune permet-trait une meilleure prise en compte de ce qui fait l’unicité de notre coin du monde. Nous pourrions alors faire de l’architecture non seulement le reflet, mais aussi le moteur de notre identité.