Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

L'évaluation patrimonialeBanc public

Parc de la francophonie, Gatineau
Photo: Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti, Université de Montréal

La question de l’évaluation du patrimoine est pour le moins épineuse. C’est d’autant plus vrai pour les lieux aménagés durant la période moderne. Compte rendu d’une recherche sur la valeur sociale de cinq espaces publics en fin de vie.

Catherine Bourbeillon

Un espace public peut vite se transformer en un terrain miné pour le gestionnaire qui doit décider de son avenir. L’option de la démolition fait souvent naître des débats où les experts en conservation du patrimoine se heurtent aux préoccupations pragmatiques des autres acteurs concernés. Les discussions, parfois houleuses, laissent habituellement peu de place à l’usager. Mais comment intégrer à la réflexion l’avis des non-experts qui fréquentent ces lieux menacés ?

Voilà la question qui se trouve au cœur d’un projet de recherche amorcé en 2012, baptisé « Les valeurs patrimoniales vues par le public : étude de cas ». Une équipe interdisciplinaire de l’Université de Montréal s’est penchée sur cinq espaces publics canadiens conçus durant la période moderne, dont la place de la Laurentienne, à Montréal, et le Jardin des provinces et des territoires, à Ottawa.

L’héritage moderne demeure peu associé au patrimoine, aux yeux du grand public. Et, bien que sa cause progresse, il existe encore peu de littérature sur le sujet. « Nous avons voulu documenter des lieux en fin de vie et sensibiliser les gestionnaires à leur valeur avant qu’ils ne les démolissent, explique Claudine Déom, cochercheuse dans ce projet. C’est avec un certain sentiment d’urgence que nous avons choisi cette période. » L’historique des cinq cas a été documenté, après quoi des experts ont procédé à leur évaluation patrimoniale.

Place à l’usager

L’étape suivante consistait à sonder le public sur ces espaces afin d’en mesurer la valeur sociale. Dépêchés sur les lieux, les membres de l’équipe ont mené 75 entrevues auprès d’usagers. Ces échanges ont permis d’établir plusieurs constats. D’abord, chez le commun des mortels, l’appréciation d’un lieu est intimement liée à l’expérience qui y est vécue. Les usagers attachent une grande importance au bien-être qu’ils ressentent, à l’ambiance et à la présence de végétaux, par exemple. Plusieurs des éléments appréciés par les usagers étaient par ailleurs mentionnés dans les évaluations initiales des experts.

Néanmoins, l’écart entre l’opinion du public et celle des experts peut aussi être considérable. « Plusieurs usagers auraient aimé que des tables de pique-nique soient installées dans le Jardin des provinces et des territoires, ce qui a fait frémir les experts, parce que ça aurait détruit le concept des lignes pures de l’artiste Donald W. Graham », souligne Claudine Déom. Voilà un bon exemple de conflit susceptible d’opposer les deux camps.

Un autre constat : des opinions contradictoires émanent souvent d’un même groupe d’usagers. Par exemple, certains réclament que les planches à roulettes soient interdites dans un lieu alors que d’autres passent leur journée à y pratiquer sauts et figures. Bref, la valeur sociale comprend de multiples facettes, ce qui complexifie son intégration à l’évaluation patrimoniale.

Un terrain d’entente

Jardin des provinces et des territoires, Ottawa
Photo: Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti, Université de Montréal

Dans le domaine de la conservation du patrimoine, la question de l’inclusion du public dans les discussions ne date pas d’hier. « Ça fait 20 ans qu’on parle de l’importance de toutes les parties prenantes dans les décisions qui concernent le patrimoine, que ce soit l’évaluation ou les modifications. Je pense qu’il y a une certaine résistance dans le milieu, parce que considérer le point de vue de tous, dans la réalité, ça veut dire écouter et se heurter à des contradictions », avance Claudine Déom.

Selon Nicole Valois, chercheuse principale, ce processus inclusif doit néanmoins avoir lieu : « Il faut amener les usagers à se prononcer sur la valeur patrimoniale en amont des décisions. Ce n’est pas juste l’affaire des experts. L’intégration de l’opinion du public, c’est une question de compromis. »

L’équipe de chercheurs, qui travaille maintenant à la diffusion des résultats de la recherche, espère que les différents responsables des évaluations patrimoniales bonifieront leurs critères afin que l’opinion des usagers soit mieux prise en compte. L’amélioration des méthodes de consultation du public figure également sur leur liste de souhaits. La voix populaire pourrait alors influencer le sort des espaces publics modernes et, qui sait, allonger l’espérance de vie de ces lieux empreints d’histoire.