Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

Ethnographie et architectureDe la parole au geste

Pour réaliser des projets uniques et culturellement appropriés, certains architectes intègrent ethnographie et sciences sociales à leur pratique. Trois experts internationaux dévoilent les secrets de cette approche à valeur ajoutée.

Bruno Demers

Galen Cranz est une pionnière de l’ethnographie appliquée au design. Sociologue et conceptrice de parcs urbains, elle enseigne à Berkeley depuis 1976. À la suite d’une vague de projets communautaires ratés dans les environs, la Faculté d’architecture l’avait recrutée pour aider les architectes à voir les implications sociales de leur travail. En 2016, elle publie Ethnography for Designers, fruit de 40 années de recherche et d’enseignement. Dans ce manuel agrémenté d’exemples, elle propose une méthode d’écoute active et d’analyse sémantique du savoir que chaque groupe possède sur lui-même et son milieu. Tribu éloignée, famille moderne, employés de bureaux ou habitants d’un village, tout groupe développe une microculture pour fonctionner dans un lieu donné : « C’est ce savoir tacite qu’il faut expliciter. Il suffit de bien noter le vocabulaire et le système de représentation qu’un groupe utilise pour parler de sa propre culture. »

Ce n’est pas compliqué d’« écouter les gens », résume Galen Cranz, mais encore faut-il des questions non directives : « Ne leur demandez pas s’ils aiment ceci ou cela. Faites un tour du proprio ou demandez “Comment les choses se passent ici ?” Et s’ils utilisent certains termes, relancez-les en utilisant ce même vocabulaire, qui traduit leur vision du monde. » Pour l’architecte très occupé, pas besoin d’aller vivre sur le terrain; un coup de téléphone peut suffire. Une fois qu’il comprend les valeurs et les qualités sous-jacentes à la culture des futurs usagers, il peut la traduire de façon créative dans un espace matériel qui correspond à leurs besoins. « C’est en prêtant l’oreille aux circonstances locales qu’on peut saisir l’occasion de créer quelque chose qui ne sera pas un simple copié-collé d’autres architectes, mais une réponse vraiment unique et innovante par son adaptation au site et à la culture », résume Galen Cranz.

Heureusement, confie la sociologue, beaucoup d’architectes pratiquent intuitivement une approche similaire. Elle évoque Lucien Kroll, architecte belge connu pour la maison des étudiants en médecine de Louvain baptisée « La Mémé », un exemple avant-gardiste de design participatif. Même Richard Neutra, moderniste célèbre pour ses villas californiennes, menait des entrevues exhaustives afin d’offrir à ses clients les solutions les plus appropriées. Le coup de cœur de Galen Cranz va cependant au Prix Pritzker 2002, l’architecte australien Glenn Murcutt, pour sa recherche attentive en amont du projet Marika-Alderton, une habitation collective humble, mais parfaitement adaptée au contexte faunique, climatique et culturel de la communauté aborigène australienne Yirrkala.
 

Le mythe du bon sauvage

Projet d’habitation en Guyane
Photos : Gabriel Arboleda

Architecte et professeur au Hampshire College du Massachusetts, le Colombien Gabriel Arboleda en sait long sur le travail en milieu autochtone. Formé en Amérique latine, il s’était rallié aux critiques d’architecture soutenant qu’il fallait renouer avec les cultures indigènes refoulées par le modernisme et le colonialisme. Dans les années 1990, cet intérêt le conduit en Équateur, au sein d’une ONG qui œuvre auprès d’une tribu amazonienne et d’une population côtière afro-équatorienne. Son mandat ? Revitaliser l’architecture vernaculaire de ces communautés, menacée par la bétonnière de la modernisation. Or, il fait une découverte déconcertante. Les deux groupes refusent les propositions soucieuses de leurs traditions, même les plus techniquement pertinentes. « Du bois ? De la terre ? Des feuilles de palmier ? Non merci ! » Pour comprendre le phénomène, il fait une maîtrise en architecture au Massachusetts Institute of Technology (MIT), réalisée avec une approche anthropologique, et une thèse de doctorat sur l’« ethno-ingénierie ».

Ces populations n’exigent qu’une chose, comprend-il : être modernes elles aussi. « Les gens refusent d’être réduits à des images passéistes de leur indigénéité », résume Gabriel Arboleda. À son avis, le problème est la vision conservatrice que le milieu de l’architecture entretient encore à l’égard de l’identité culturelle, vue comme un style statique. Cette identité, au contraire, est dynamique, insiste-t-il, citant une maxime connue des anthropologues : « La culture est semblable à des plats sur une table : les gens prennent ce qu’ils veulent. » Les cultures s’autodéterminent, changent, se pluralisent, se modernisent. Et les gens ont souvent de bonnes raisons de refuser leurs traditions. À cause du salaire horaire, par exemple, l’assemblage et l’entretien des bâtiments vernaculaires deviennent le privilège des classes aisées. Tôle ondulée, brique et mortier, voilà des solutions abordables qui durent !

Fort de ces leçons, Gabriel Arboleda pratique désormais une approche participative respectueuse qu’il appelle « ethno-architecture », mot qui ne réfère pas à « ethnique », mais à « ethnographique », comme l’entend Galen Cranz. Quand il entame un projet, il met en suspens son identité personnelle pour se faire le facilitateur d’un processus de design effectué par et pour la communauté. Il séjourne chez les gens, analyse avec eux leur milieu de vie et leur offre une formation sur les rudiments de l’architecture, incluant l’alternative entre tradition et modernisme. Crayon et règle à la main, chacun dessine ensuite sa maison rêvée, des esquisses qu’il optimise dans des documents techniques conformes au budget. Donnant l’exemple d’un projet d’habitations réalisé en Guyane, il raconte combien les villageois sont heureux du processus et du produit fini : « Des maisons qui reflètent non pas notre, mais leur modernité, qui incorporent leurs usages traditionnels de l’espace, et dont ils sont excessivement fiers ! »

À grande échelle

Proposition pour le déménagement de la municipalité de Kiruna (Suède), White
Illustration: White et Tegmark

Avec ou sans le préfixe « ethno », l’architecture promue par Galen Cranz et Gabriel Arboleda a le vent dans les voiles. Enseignée dans des universités, mise de l’avant dans des projets humanitaires, elle gagne aussi les grands bureaux. White, l’une des plus importantes firmes d’architecture au monde, s’est par exemple dotée de son propre service de sciences sociales afin d’adopter une approche plus holistique de la durabilité. Viktoria Walldin, anthropologue, dirige cette équipe de 10 experts qui comprend des économistes, des psychologues, des géographes et des analystes des impacts sociaux. Leur expertise, explique-t-elle, comble un vide dans l’industrie et, pour l’agence, le rendement de l’investissement dans ce service est immédiat : la firme suédoise a remporté chaque concours pour lequel l’équipe a été, c’est le cas de le dire, mise à profit !

Le concours de design FAR ROC pour le réaménagement d’un quartier de Queens à New York, et le nouveau quartier gouvernemental d’Oslo en sont des exemples. Mais c’est sans doute le projet de Kiruna, ville minière suédoise au nord du cercle arctique, qui représente la plus belle proposition ethno-architecturale de White. En raison d’une extension de la mine, la ville de 18 000 âmes doit être relocalisée plus de 3 km à l’est d’ici à la fin du siècle. Pour l’équipe du projet, le défi résidait dans la dimension sociale : comment la population sera-t-elle affectée ? Comment déplacer l’identité unique de Kiruna et de ses citoyens ? 

En plus de rencontres et de questionnaires formels, des balades à vélo et des soirées dans les bars ont permis à Viktoria Walldin et ses collègues de comprendre in situ les préoccupations des habitants : symbiose avec la mine et le paysage arctique, envie d’une ville plus attractive, attachement à leurs maisons, migrations des rennes dont dépendent les autochtones. Cette étude de terrain a également permis de prendre en compte tous les points de vue : ceux des femmes, des enfants, des aînés, des travailleurs étrangers.

Plus qu’un schéma d’aménagement, le projet né de cette radiographie sociale est un processus échelonné sur des décennies. Sur le plan matériel, White propose un lent déplacement de la ville et de son patrimoine architectural à l’aide d’un immense centre de réemploi de matériaux issus des bâtiments déconstruits – une formule qui contribuera à l’économie locale et à la mémoire collective. Sur le plan social, pour que rien ni personne ne soit laissé derrière, un dialogue démocratique sur l’évolution de la ville se tiendra en continu, et une exposition biennale ouverte à tous permettra de raconter la transformation en cours.

Baptisé Kiruna 4-ever, le projet a décroché le concours organisé par la municipalité en 2013. La clé de ce succès et des autres concours remportés par White ? À chaque projet, Viktoria Walldin et son équipe consacrent jusqu’à trois mois pour générer des données sociales, que les concepteurs traduisent ensuite dans leurs propositions. « Les concepts architecturaux ne suffisent plus aujourd’hui, explique l’anthropologue. La partie technique, c’est facile. Prouver qu’on va prendre soin des gens et de leurs émotions, ça, c’est difficile. Mais lorsqu’on démontre qu’on les a écoutés et qu’en plus ils se reconnaissent dans nos propositions, alors là on a un argument béton ! »  



Qu’est-ce que l’ethnographie ?

Le terme, d’origine grecque, signifie littéralement « description des peuples ». Selon Wikipédia, il désigne une méthode des sciences sociales « dont l’objet est l’étude descriptive et analytique, sur le terrain, des mœurs et des coutumes de populations déterminées ». Anciennement vouée à l’étude des populations considérées comme primitives, l’ethnographie s’intéresse désormais à tous les types de sociétés ou de groupes sociaux.



Charte de l'ethno-architecture

L’architecte colombien Gabriel Arboleda propose huit principes interdépendants pour pratiquer une architecture participative et respectueuse de la communauté qui l’accueille :

1. Concevoir chaque culture comme unique, complexe et dynamique. 

2. Reconnaître à chaque communauté son droit à la modernité en respectant sa capacité à s’autodéterminer. 

3. Habiliter les usagers à être les véritables acteurs du processus de design, en reconnaissant que le simple fait de les consulter ne signifie en rien leur participation.

4. Assurer une représentation inclusive de tous les usagers, en se rappelant que toute communauté est fragmentée et comporte son lot de personnes marginalisées.

5. Éviter toute vision romantique du rapport à la nature, en laissant chaque communauté s’émanciper par un développement technique et durable à son image. 

6. Accepter que la beauté est culturellement relative, en sachant qu’une architecture soi-disant jolie et exotique peut en fait être laide et anxiogène pour ses usagers. 

7. Utiliser son statut d’architecte dans l’intérêt véritable des usagers, en travaillant pour eux et en usant de son pouvoir d’influence pour défendre leur cause si nécessaire. 

8. Faire primer le processus sur le produit, en comprenant que l’important est moins la sophistication du projet que le renforcement des capacités de la communauté.