Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

MunicipalitésCapter l'essence

Projet Gares du Grand Paris Express, Jacques Ferrier Architecture, Sensual City Studio
Photo : Hugo Deniau

Les administrations municipales peuvent favoriser l’expression de l’identité de leur territoire. Pour jouer ce rôle, il leur faut des outils réglementaires, mais surtout une vision.

Benoîte Labrosse

Jacques Ferrier a fondé le laboratoire de recherche urbaine Sensual City Studio, à Paris en 2010, en réaction au fait que les voyageurs retrouvent un peu partout sur la planète les mêmes quartiers et les mêmes bâtiments sans caractère. « Il nous faut des villes qui ne soient plus des cités anonymes et interchangeables, mais bien des villes contextuelles, avec un ancrage culturel que leurs citoyens peuvent s’approprier, déclare l’architecte et urbaniste français. Des villes qui nous procurent des sensations agréables quand nous y habitons et quand nous les visitons. »

Si Shanghai et Tokyo réussissent selon lui à préserver « des cultures spatiales de l’ordre du village », Jacques Ferrier se désole des trop nombreux contre-exemples. « C’est une sorte de fatalité, dit-il. Du fait de l’extension rapide des villes, il se construit à toute vitesse des périphéries sans âme. »

Contrer l'uniformisation

Certaines banlieues ont pu échapper à ce triste sort. C’est le cas de Candiac, sur la rive sud de Montréal. « La ville a été fondée en 1957 et, dès le départ, [les élus] en avaient une vision claire liée à l’écologie », raconte l’urbaniste Francis Lepage, chargé de projets spéciaux au Service de planification et développement du territoire de cette municipalité. « Cette vision a justifié les gestes d’aménagement des premières années, et on en voit les fruits aujourd’hui : dans les vieux secteurs, il y a énormément d’arbres sur les emprises publiques, au point où la municipalité a changé son slogan pour “Ma ville sous les arbres”. »

Pour préserver ce « patrimoine végétal » qui la distingue des banlieues environnantes, Candiac s’est dotée en 2012 d’une Politique de l’arbre, qui vise entre autres à remplacer chaque arbre abattu lors des projets de construction.

Au-delà du couvert végétal, Francis Lepage estime que la signature d’une ville est l’agencement de plusieurs volets de la vie municipale, comme les activités offertes, le type de développement économique favorisé, les gestes environnementaux posés ainsi que la manière dont le tissu urbain et le cadre bâti sont encadrés. À ce propos, Candiac a récemment mis en place une réglementation discrétionnaire, basée sur un outil d’origine américaine, le form-based code. Contrairement au zonage, l’approche se fonde davantage sur la forme urbaine que sur les usages. Le Guide d’aménagement pour des quartiers viables, conçu pour le futur quartier de la gare et la requalification du parc industriel Montcalm, s’attarde entre autres aux liens entre les espaces privés et publics, à l’interrelation entre les bâtiments et la rue, et à l’aménagement des espaces publics.

« Le form-based code fait partie des outils qui peuvent servir à créer une signature de quartier, mais il serait prétentieux de dire qu’il servira à préserver l’identité de Candiac », tient à préciser Francis Lepage en soulignant que d’autres actions poursuivent cet objectif. Par exemple, dans le futur quartier Montcalm, des pavés contenant du verre recyclé seront utilisés en guise de rappel de l’usine Consumers Glass qui s’y dressait jadis.

Protéger le caractère

Photo : Ville d'Ottawa

La préservation des spécificités historiques est sans contredit l’un des rôles importants d’une administration municipale, entre autres quand des bâtiments de styles architecturaux variés sont compris dans une trame urbaine ancienne. C’est pourquoi la Ville d’Ottawa oblige maintenant ceux qui souhaitent construire une résidence dans ses « quartiers établis » – les secteurs centraux aménagés avant 1945 – à effectuer une « analyse du caractère du paysage de rue ».

« Il y a quelques années, nous avons eu une vague de demandes de permis de construction pour ces secteurs – plus de 1600 en trois ou quatre ans –, ce qui reflète l’appétit de la population pour ces quartiers où l’on peut vivre à pied, raconte Alain Miguelez, gestionnaire de programme – Zonage, Densification et Quartiers à la Ville d’Ottawa. « Dans presque tous les cas, c’était pour des implantations de type suburbaines [des bungalows ou cottages avec garage intégré et allée asphaltée], absentes de ces quartiers. Plusieurs résidents s’en sont plaints, certains disant qu’il fallait seulement permettre le style victorien. »

Comme la loi provinciale ontarienne empêche d’imposer un style d’architecture et qu’un règlement de zonage lui semblait trop rigide, l’administration municipale a inventé un nouveau processus d’analyse. « Il fallait trouver un règlement qui nous permettait de cibler l’essentiel rapidement, entre autres la manière dont les implantations suburbaines s’appuient sur l’automobile, ce qui change la façon dont les gens se servent de la rue », précise Alain Miguelez.

Donc, depuis juin 2015, c’est le paysage de rue – c’est-à-dire la façade des 21 lots entourant celui à construire – qui détermine l’usage du sol permis pour la cour avant, le stationnement et l’emplacement de la porte principale du bâtiment de quelques centaines de milliers de propriétés du centre historique d’Ottawa.

Il aura fallu cinq ans et un passage devant la Commission des affaires municipales de l’Ontario pour la mettre en place, mais cette réglementation porte aujourd’hui ses fruits. « Nous avons reçu à peu près 180 demandes de permis de construction depuis, et il y a très peu d’embûches, se réjouit le gestionnaire. Tous les acteurs ont compris le but recherché, qu’ils aiment ça ou non, et ça semble avoir donné le résultat escompté », soit le respect de la trame urbaine historique.

D’autres secteurs à la morphologie semblable ont même demandé à être inclus dans la désignation de « quartier établi » pour se prémunir contre une éventuelle pression immobilière. « Comme administration municipale, notre responsabilité est de faire une sage lecture de ce que souhaite la population, de faire les bonnes interventions aux bons endroits et de rester souple, car les quartiers ont tous leur historique et leurs particularités », résume Alain Miguelez, en précisant qu’à Ottawa s’ajoute la volonté plus large d’« imprimer un virage vers une identité plus urbaine en fortifiant le cœur et l’âme du centre de la ville et des vieux quartiers ».

Entrer en résonance

Toute ville animée de pareille ambition doit baser ses actions sur une intense réflexion. « Il ne faut pas se contenter de projets d’aménagements visuels tracés par ordinateur, estime Jacques Ferrier. Il faut retravailler en profondeur ce qui doit être un espace urbain enrichissant pour les cinq sens, en tenant compte, entre autres, du climat, de l’histoire locale, des habitudes de déplacement, de l’occupation réelle de l’espace public et des sensations que l’on éprouve en le fréquentant. »

C’est justement ce qu’il tente d’insuffler aux 68 gares du futur réseau de transport métropolitain Grand Paris Express, pour lequel il agit à titre de conseiller pour l’architecture et le design. « La volonté de l’État est que chaque gare soit différente, mais il ne faut pas que ça devienne une collection d’architecture, explique le Français. Dans mon cahier de charges, je précise aux architectes que les gares doivent s’insérer dans le contexte local qu’elles desservent et entrer en résonance avec le territoire où elles s’installent. »

Construites à partir de 2022, ces gares régionales – certaines signées Kengo Kuma, Dominique Perrault et Benedetta Tagliabue – représenteront les premiers signes tangibles de l’imposant projet d’aménagement métropolitain de la Ville Lumière, qui entend entre autres y corriger les inégalités territoriales. « Les gares permettront aux habitants de se faire une image mentale de ce qu’est le Grand Paris et, en ce sens, elles participeront à la cohérence de l’identité de celui-ci », espère Jacques Ferrier.