Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

Participation citoyenneMaîtres chez nous

La consultation publique n’est pas une panacée, mais elle augmente les chances de succès des projet municipaux, soutiennent les spécialistes de la participation citoyenne. Avoir voix au chapitre aide sans contredit à s’identifier au devenir de sa ville.

Benoîte Labrosse

Les citoyens d’Halifax semblent être tombés en amour avec leur nouvelle bibliothèque centrale. Alors que les fonctionnaires de la capitale néo-écossaise prévoyaient une fréquentation quotidienne de 2300 personnes, c’est 6000 usagers qui franchissent ses portes chaque jour depuis son ouverture en décembre 2014. « C’est devenu LE lieu de rassemblement de la communauté », constate George Cotaras, PDG de Fowler Bauld & Mitchell, le cabinet local qui a conçu le bâtiment en partenariat avec la firme danoise Schmidt Hammer Lassen.

Au tout début du projet, la Ville avait exigé que les architectes tiennent une consultation publique sur la conception du futur établissement, sans spécifier la forme que celle-ci devait prendre. Guidés par un consultant spécialisé, ils ont donc conçu un processus en cinq rencontres étalées sur cinq mois et basé sur le modèle du World Café. Cette méthode consiste à diviser l’auditoire en petits groupes afin qu’ils débattent d’une thématique, puis à mettre en commun leurs principales conclusions. « Nous ne voulions pas d’une grande salle avec un micro où seulement deux ou trois personnes s’expriment, se souvient George Cotaras. Nous voulions que tout le monde ait une voix et que chacun sente que nous l’avions écouté. »

Les architectes sont arrivés à la première consultation sans aucune ébauche. « Nous étions un peu nerveux, car nous ne savions pas à quoi nous attendre, se souvient George Cotaras. Nous nous sommes présentés, puis avons posé une question très générale : “Comment la nouvelle bibliothèque centrale va-t-elle transformer notre ville et notre vie ?” Nous sommes repartis avec quelques grands principes. »
 

Incontournable

Bibliothèque centrale d'Halifax,
Fowler Bauld & Mitchell et Schmidt Hammer Lassen
Photo : Adam Mork

Quand elle planifie une transformation ou un ajout d’envergure, une municipalité devrait nécessairement y intégrer ses habitants, fait valoir Julie Caron-Malenfant, directrice générale adjointe à l’Institut du Nouveau Monde (INM), qui accompagne des démarches de consultation publique. « On ne peut penser façonner ou préserver l’identité d’un lieu sans inclure les individus qui la construisent et la portent. » Au Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM), qui offre aussi ce service, on tient le même discours. « La participation citoyenne permet de conjuguer le savoir d’usage des citoyens – leur expérience quotidienne du lieu – avec les savoirs des professionnels afin de bonifier le résultat », souligne sa directrice générale, Véronique Fournier.

Il existe une panoplie d’outils pour mener cet exercice, allant du sondage en ligne à l’animation ludique dans les lieux publics. « Chaque communauté et chaque projet est différent, donc on ne recourt pas toujours aux mêmes mécanismes », précise Julie Caron-Malenfant.

À Halifax, les citoyens pouvaient entre autres soumettre leurs réflexions par l’entremise des réseaux sociaux et d’un site Internet, tandis que les concepteurs sont allés visiter des groupes spécifiques – enfants, adolescents, vétérans, immigrants, Premières Nations, aveugles, etc. Une telle tournée est essentielle, affirme Julie Caron-Malenfant : « Il faut se déplacer vers les gens pour s’assurer que le portrait que l’on obtient ne reflète pas les aspirations d’une seule catégorie d’individus, mais bien de l’ensemble des acteurs du territoire concerné. »

Toutefois, pour s’assurer que les processus sont efficaces, il faut respecter les règles de base de la consultation publique, rappelle-t-elle. L’INM en a défini huit, soit : l’adéquation entre les objectifs, les mécanismes et les ressources investies; l’indépendance; la qualité et l’accessibilité de l’information; l’accès au processus et la diversité de la participation; des communications adéquates; la clarté des modalités de participation; la prise en compte de la participation dans la décision; et, finalement, la transparence et le suivi.

Également prônés par le CEUM, ces préceptes assurent, selon Véronique Fournier, « la confiance dans les processus, à la fois de la part des citoyens envers les institutions et des institutions envers la capacité des citoyens à participer ».

Inclure dès le départ

Bibliothèque centrale d'Halifax,
Fowler Bauld & Mitchell et Schmidt Hammer Lassen
Photo : Adam Mork

Plus tôt les citoyens sont consultés, mieux c’est. « Il faut changer la perception des municipalités qui voient la consultation comme une étape qui va allonger le projet, fait remarquer Véronique Fournier. Si la municipalité s’efforce dès le départ de dialoguer avec la population, elle sera ensuite capable de bâtir sur des bases solides plutôt que d’essayer de réconcilier des points de vue opposés une fois le projet dévoilé. »

Les habitants de Halifax ont d’ailleurs apprécié être ainsi sollicités. « Nous leur expliquions à chaque rencontre de quelle manière leurs commentaires avaient été intégrés au nouveau plan, souligne George Cotaras. Et ils ont eu de très bonnes idées, comme celle de rendre public le dernier étage – qui offre des points de vue exceptionnels sur la ville et ses environs –, alors que nous y avions placé les bureaux administratifs. » La voix du public s’est même révélée décisive quand la Ville a suggéré de revenir à une silhouette plus traditionnelle pour réduire les coûts de construction. « Nous avons apporté une maquette à la consultation suivante et les gens ont clairement dit “Non !”, raconte l’architecte. La municipalité nous a vite demandé de revenir au design précédent. »

En fin de compte, même si tous leurs souhaits n’ont pu être exaucés, les citoyens de Halifax se sont approprié leur bibliothèque, se réjouit George Cotaras. « À l’ouverture, certains pointaient des éléments en disant : “C’est mon idée !” »