Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

Projets inspirantsHéritiers uniques

L’architecture récente témoigne-t-elle d’une sensibilité particulière à l’identité culturelle des lieux qu’elle investit ? Réponse en quatre projets inspirants.

Rémi Leroux

On construit des bâtiments, puis eux nous construisent. » Pour l’artiste et illustrateur italien Federico Babina, dont l’œuvre s’inspire depuis longtemps de l’architecture, cet art constitue le mécanisme fondamental de la production de l’identité culturelle. Dans les exemples que nous présentons ici, les architectes ont non seulement puisé leur inspiration dans l’histoire du site ou du quartier qu’ils investissent, mais également dans un dialogue permanent avec ses habitants.

Ainsi, aux Pays-Bas, l’architecte Winy Maas a consacré de nombreuses années au projet de réaménagement de la place principale de sa ville natale, Schijndel. Un projet qui a généré des prises de position souvent antagonistes, quoique jamais irréconciliables. Sans relâche, Winy Maas a donc recherché l’adhésion de l’ensemble des habitants et l’a finalement obtenue. Le consensus autour du projet architectural a, dans ce cas, renforcé l’identité culturelle locale.

Ailleurs dans le monde, les architectes s’appuient également sur divers marqueurs identitaires. C’est le cas par exemple en Irlande où les constructions traditionnelles du comté de Wicklow ont inspiré l’architecte Seán Harrington dans la conception d’un programme de logements sociaux. C’est le cas encore en Autriche, où la tradition architecturale de la région du Vorarlberg a produit un modèle de développement durable internationalement reconnu et porteur d’une identité culturelle forte. Enfin, à Vitry, en France, un modèle de quartier hérité du 19e siècle a servi d’inspiration pour de nouveaux lotissements à caractère durable.

Pays-Bas - La « ferme de verre » de Schijndel

Ferme de verre, Schijndel (Pays-Bas), MVRDV
Photo : Daria Scagliola & Stijn Brakkee

Winy Maas, fondateur et partenaire de l’agence d’architecture MVRDV, est né à Schijndel, une petite ville du sud-est des Pays-Bas en partie détruite par les bombardements allemands durant la Deuxième Guerre mondiale. L’une des places emblématiques de Schijndel, entourée de l’église et de la mairie, est demeurée en friche pendant plusieurs décennies. Au début des années 1980, Winy Maas, alors jeune architecte âgé de 25 ans, écrit à la municipalité pour lui proposer l’idée d’une nouvelle structure pour aménager la place. Ce n’est toutefois qu’en 2000 que les élus décident de passer à l’action.
 

Ferme de verre, Schijndel (Pays-Bas), MVRDV
Photo : Daria Scagliola & Stijn Brakkee

« Le projet qui a été retenu, la Glazen Boerderij, est la septième proposition de MVRDV pour ce site », explique l’architecte. Malgré l’accord des élus, l’agence a dû revoir son projet à de nombreuses reprises au fil des ans. « Les villageois se sont vivement engagés dans le processus. Cela a entraîné des débats dans la presse locale, entre les opposants au projet et ses partisans », précise l’architecte. Par coïncidence, l’enveloppe maximale du bâtiment tracée par les urbanistes avait la forme d’une ferme traditionnelle de Schijndel. Un argument qui a séduit la population, attachée à son passé, et qui souhaitait pour cette place emblématique un édifice qui en témoigne.

D’une superficie de 1600 m2, la structure accueille aujourd’hui des restaurants, des boutiques et un centre de bien-être. Son toit et ses façades sont entièrement revêtus de verre sur lequel ont été imprimées les photographies d’une ferme traditionnelle avec ses briques rouges et sa couverture de chaume. Bien que longtemps sceptiques et résistants, les habitants sont aujourd’hui très fiers de cette ferme de verre, affirme l’architecte.

Irlande - Logements sociaux Parknasillogue, Enniskerry

Logements sociaux Parknasillogue, Enniskerry (Irlande), Seán Harrington Architects
Photo : Philip Lauterbach

Au milieu des années 2000, le comté de Wicklow, en Irlande, a fait construire un programme de 25 logements sociaux sur un terrain agricole situé en périphérie immédiate du village d’Enniskerry (moins de 2000 habitants). Achevé en 2008, le projet s’inspire des corps de ferme traditionnels qui parsèment la campagne irlandaise depuis plusieurs siècles. Dans les clachans, ces petits villages sans église ni bâtiments officiels, la vie de la communauté s’organisait autour de ces fermes.

Dans le projet Parknasillogue d’Enniskerry, l’architecture des maisons fait donc écho aux constructions vernaculaires. « Des formes simples, des toits en forme de demi-baril, des murs blanchis à la chaux », énumère Seán Harrington, l’architecte concepteur, qui dit avoir revisité ce patrimoine afin de permettre aux nouveaux résidents « de développer un esprit de communauté et une identité du lieu ». 

Logements sociaux Parknasillogue, Enniskerry (Irlande), Seán Harrington Architects
Photo : Philip Lauterbach

La trame du lotissement accorde une place toute particulière aux lieux de circulation et de vie commune. « Une chose que j’ai apprise au fil des années, explique Seán Harrington, est l’importance qu’il faut donner au placemaking : rues, places, terrains de jeux... Tous ces espaces entre les bâtiments sont ce qui compte le plus pour construire une identité commune. » Les cours, traditionnellement regroupées en « grappes », occupent donc une place déterminante dans le projet. Les enfants y jouent ensemble et sans risque, pendant que les parents peuvent y aménager un potager ou socialiser avec leurs voisins. Comme autrefois...

France - L’opération du Coteau, Vitry-Sur-Seine

Quartier Les Sentes du Coteau, Vitry-sur-Seine (France), In Situ Architecture, Compact et BECT
Photo : Sergio Grazzia

Située en région parisienne, la ville de Vitry-Sur-Seine a élaboré un programme de logements dans un quartier périurbain pavillonnaire à faible densité. Les trois lotissements de cette opération de 210 habitations, dont 138 logements sociaux, s’inspirent de la cité-jardin traditionnelle, concept d’aménagement urbain datant du 19e siècle.

Hiérarchisée autour de voies, rues et sentiers qui évoquent le village, et ponctuée d’espaces publics déclinés autour de placettes, de squares et de jardins familiaux, la cité-jardin a défini l’identité de nombreux quartiers de villes françaises, dont Vitry-Sur-Seine.

Le lotissement des Sentes du Coteau, conçu par les agences françaises In Situ Architecture, Compact et BECT, est l’un des projets réalisés dans le cadre de cette opération de rénovation urbaine. « Nous avons travaillé dans la continuité du tissu pavillonnaire existant, explique Nicolas Vernoux-Thélot, architecte du projet. Les formes des bâtiments et la diversité des matériaux – lambris, panneaux de bois et brique – font donc écho aux maisons avoisinantes. » 

Quartier Les Sentes du Coteau, Vitry-sur-Seine (France), In Situ Architecture, Compact et BECT
Photo : Sergio Grazzia

Suivant la volonté de la municipalité, qui était de densifier tout en préservant l’identité architecturale du secteur, les habitations constituent un intermédiaire entre maison individuelle et immeuble collectif. Chacun des 49 logements dispose d’un jardin ou d’une terrasse privative. L’architecte s’est par ailleurs appuyé sur le biomimétisme, processus d’innovation qui « nous permet, par l’observation des plantes, d’améliorer l’ingénierie et les mises en œuvre architecturales », par exemple la distance entre les bâtiments, leur hauteur et leur orientation. L’objectif : offrir aux habitants « un cadre de vie de qualité dans le respect des valeurs de développement durable ». Et dans l’esprit de la cité-jardin d’autrefois.

Autriche - L’école secondaire de Klaus

École secondaire de Klaus, Klaus (Autriche), Dietrich Untertrifaller Architekten
Photo : Bruno Klomfar

La région du Vorarlberg, en Autriche, a mis au point une approche architecturale considérée aujourd’hui comme un modèle de développement durable. Ce mouvement s’inspire de l’architecture des maisons traditionnelles de la région, dont certaines datent du début du 20e siècle. De forme simple, compactes et sans ostentation, ces constructions arborent le bois, matériau local omniprésent dans le Vorarlberg. 

École secondaire de Klaus, Klaus (Autriche), Dietrich Untertrifaller Architekten
Photo: Bruno Klomfar

Depuis une trentaine d’années, ces caractéristiques sont reprises dans la construction de nombreux édifices publics, comme l’école secondaire de Klaus, achevée en 2003, et son gymnase, érigé en 2014. « Le projet a bénéficié de cette longue tradition », confirme Patrick Stremler, architecte chez Dietrich Untertrifaller Architekten. En plus de refléter l’identité culturelle locale, le bâtiment se révèle écologique et écoénergétique grâce à son utilisation des énergies passives (ventilation à double flux), son orientation et l’emploi de bois issu de la région. Sa forme simple et compacte a aussi permis d’optimiser les coûts de construction.

La continuité de la tradition bénéficie par ailleurs du savoir-faire contemporain. L’évolution des techniques de préfabrication des éléments en bois a permis de réaliser le bâtiment principal, qui héberge les salles de classe et l’administration, en moins de deux ans, « incluant les processus d’approbation », précise l’architecte. Les nombreuses entreprises spécialisées dans la construction en bois du Vorarlberg permettent, elles aussi, de perpétuer l’esprit du lieu.