Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

RégionalismeRester soi-même

Même s’il ne s’inscrit pas dans une démarche consciente, le courant du régionalisme n’en a pas moins laissé sa trace dans l’architecture d’ici. Et continue de le faire.

Martine Roux

Mies van der Rohe avait un faible pour le travertin. Cette pierre blanchâtre, lointaine cousine du marbre, a notamment servi à construire le Colisée de Rome. Elle confère un aspect lisse et dépouillé aux constructions de style international que l’architecte d’origine allemande affectionnait tant.

À tel point qu’il en a tapissé le sol et les parties basses de l’esplanade du Westmount Square, achevé à Montréal en 1967. En oubliant un détail : les plaques de travertin avaient tendance à fendre sous les pressions répétées du gel et du dégel. Jusqu’en 2001, l’ancien propriétaire a respecté l’intégrité de l’œuvre en les remplaçant par de nouvelles, importées d’Europe. Puis, le nouveau maître des lieux, Elad Canada (qui a vendu l’ensemble en 2015), décide de remplacer le travertin par du granit.

L’anecdote est rapportée par l’architecte François Dufaux, professeur adjoint à l’École d’architecture de l’Université Laval. « Lors du remplacement par du granit, les puristes ont crié au scandale par rapport au respect de l’œuvre. D’un autre côté, on peut se demander si l’œuvre a respecté le contexte et le climat montréalais... »
 

Régionalisme par défaut

Escaliers extérieurs de Montréal
Photo : Hervé Platteaux

Tout au long du 20e siècle, le courant du régionalisme critique – notamment sous l’impulsion de l’architecte britannique Kenneth Frampton – a résisté à l’uniformisation de l’architecture internationale en prônant la création d’un cadre bâti inspiré du contexte qui l’accueille.

Pendant la même période, au Québec, le mouvement régionaliste « n’est pas une posture », explique François Dufaux. « Le courant du régionalisme critique au Québec est relativement marginal. On n’a jamais trop su comment l’articuler de façon intellectuelle. »

Au-delà de la théorie, le régionalisme est aussi une conséquence de la relation au milieu, poursuit le chercheur. C’est donc un peu par défaut qu’il s’exprime dans l’architecture québécoise. « Prenez un architecte comme Ernest Cormier, un bourgeois qui a toujours voulu appartenir aux grands courants d’architecture de son époque. Paradoxalement, l’intérêt de son œuvre ne réside pas tant dans son caractère international que dans l’expression locale de grands mouvements internationaux. Dans un sens, c’est un régionaliste. »

Inconscient, mais omniprésent

Maison d'Arvida. Photo : Paul Cimon

Professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie K. Morisset estime que le courant du régionalisme est loin d’être marginal au Québec. Au contraire, il est selon elle « omniprésent, au moins autant qu’en Bretagne ou qu’en Suisse », sans pour autant correspondre strictement à la définition des spécialistes.

« Le régionalisme a dominé une large partie de la production architecturale, des années 1920-1930 aux années 1970 », dit-elle. Elle lui préfère toutefois l’expression « néovernaculaire », plus appropriée au contexte québécois en Amérique du Nord.

Elle cite notamment l’exemple de Ramsay Traquair, qui a dirigé l’École d’architecture de l’Université McGill de 1913 à 1939. Cet architecte d’origine écossaise exhortait ses pairs à cesser d’étudier les exemples canoniques – Rome, par exemple – et à s’intéresser plutôt à l’architecture canadienne. À tel point qu’il a demandé à un groupe d’étudiants, surnommé les « McGill Boys », de recenser les exemples d’architecture locale aux quatre coins du Québec.

Dans leur inventaire figurait notamment Arvida, au Saguenay. Cette ville a été bâtie à partir de 1926 à l’initiative de l’Aluminium Company of Canada, devenue Alcan, relate Lucie K. Morisset.

« Voilà l’exemple typique d’une ville de compagnie dont le but était d’attirer les travailleurs et les familles de partout au Québec. L’architecture et l’urbanisme devaient participer à cette mission en transmettant des valeurs d’appartenance. On [Alcan] a donc fait venir des ingénieurs et des architectes américains afin d’adapter les plans et de mettre en valeur la maison canadienne-française : larmiers incurvés, galeries, lucarnes, etc. C’était une démarche tout à fait exceptionnelle. »

L'ADN du lieu

Même si elle ne s’y décline pas de façon réfléchie, une forme de régionalisme est bien présente dans le paysage architectural de la métropole québécoise, avance pour sa part Georges Adamczyk, professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. C’est ce que l’architecte Melvin Charney appelait « the Montrealness of Montreal», que certains traduisent par « montréalité ».

Cet ADN architectural – les triplex, les escaliers extérieurs, l’utilisation de la brique – imprime dans la ville des repères identitaires, explique le professeur. « C’est une forme de régionalisme dont l’identité se trouve davantage du côté de l’objet que du sujet : elle ne porte pas de drapeau, mais elle est tout de même représentative d’une mémoire et de traditions. »

Encore aujourd’hui, cette « montréalité » s’exprime dans les projets de certaines agences, note François Dufaux. Ainsi, lorsqu’il reçoit le magazine Canadian Architect, il sait dès le premier coup d’œil si le projet présenté en couverture est montréalais, illustre-t-il.

« Pourtant, lorsqu’ils travaillent sur un projet, les architectes ne pensent jamais qu’ils feront du “Montréal” ! C’est une conscience spontanée, et non critique. » Par exemple, avec le nouveau stade de soccer de Montréal (Saucier + Perrotte et HCMA), « on sait qu’on est au Québec, dit le chercheur. Ce n’est pas une question de style, mais d’une foule de facteurs liés au contexte, comme l’utilisation du bois ou le type de budget. »

À l’échelle du Québec, ce régionalisme inconscient se caractérise par une certaine modestie et le fait de donner plus de place au paysage, au contexte et au choix des matériaux, ajoute Georges Adamczyk. « Il nous a d’ailleurs permis d’échapper à un post-modernisme extravagant. En fait, il existe au Québec un héritage assez distinct et original quand on le compare au reste du continent, ce qui n’est pas le cas à Toronto, par exemple. »

Cette réconciliation avec la nordicité est d’ailleurs très prometteuse, assure-t-il. « Certains architectes marquent par-ci par-là de petites pointes de résistance et ne sont pas avalés par la “starchitecture” et l’unifor-misation. Pierre Thibault, par exemple, est porteur d’une certaine identité et d’une forme de régionalisme. Dan Hanganu fait aussi un travail en ce sens. Si on poursuit dans cette voie, on a de beaux jours devant nous. »

Après tout, même Rome ne s’est pas construite en un jour.