Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

Rôle des architectesImpression durable

Comment l’architecture contemporaine contribue-t-elle à forger l’identité d’une communauté ? Regards croisés. 

Martine Roux

« Il est grand temps que l’on essaie de faire le point sur l’architecture québécoise. […] C’est dans une sorte de vide qu’ont lieu les activités architecturales au Québec, avec seulement quelques rares indices comme points de repère. »

En février 1971, quand il prononce la conférence Pour une définition de l’architecture au Québec, l’architecte montréalais Melvin Charney n’hésite pas à nommer l’éléphant dans la pièce : une certaine architecture élitiste domine le paysage. En conséquence, les architectes ont délaissé la pratique vernaculaire traditionnelle, pourtant « née dans les choses concrètes et enracinées dans la vie des gens », constate-t-il.

Édité par la suite, le texte de Charney n’a trouvé que peu d’écho chez les architectes, observe François Dufaux, professeur adjoint à l’École d’architecture de l’Université Laval. Pourtant, 45 ans plus tard, il est toujours d’actualité. « En observant ce qui se construit présentement à Montréal, comme le CHUM, dit-il, on remarque une architecture internationale assez classique, dans le sens où l’on essaie de reproduire des modèles venus d’ailleurs. C’est plutôt dans le résidentiel ou dans les petits projets que l’on voit apparaître une architecture plus locale ou régionale, qui s’exprime notamment par un rapport au paysage et au contexte. »

Voyage d'études

L’architecte Pierre Thibault est l’un de ceux qui contribuent à ancrer une identité propre au lieu où il intervient. « L’architecte pose un geste culturel, car le bâtiment est un reflet du lieu et de la façon de vivre de ses habitants. Prendre en compte les dimensions territoriales et historiques nous permet de façonner une architecture inscrite dans un continuum, respectueuse de ce qui a déjà été fait. »

Pour y parvenir, une étude du lieu d’implantation s’impose avant la conception, poursuit-il. L’échelle du quartier ou du village, le gabarit du cadre bâti, le rapport à la rue, les matériaux prédominants, la dimension des ouvertures ou encore les coloris sont autant d’éléments à prendre en considération. « L’idée n’est pas d’imiter [ce qui est déjà construit], mais de se demander comment le projet contribuera à l’histoire du lieu. »

Peut-on parler d’identité culturelle en architecture contemporaine ? Absolument, répond l’architecte, et pas que dans les projets résidentiels. Par exemple, l’Atelier Pierre Thibault a récemment conçu un immeuble contemporain de quatre étages abritant les bureaux de la caisse Desjardins de l’Ouest de la Mauricie, à Louiseville. Un défi, car le site faisait face à l’église construite entre 1917 et 1921. « Il fallait respecter un certain gabarit ainsi que le cadre historique. On a choisi des lignes épurées et un revêtement en bois, ce qui donne un bâtiment tout à fait contemporain, mais qui s’insère bien dans cet environnement. »

Microlocal

Résidence Edison, Montréal, KANVA
Photo: Marc Cramer

Raconter une histoire pour marier un projet à son contexte, c’est la mission que se sont donnée les architectes Rami Bebawi et Tudor Radulescu, de l’agence montréalaise KANVA. Ils y arrivent notamment en utilisant de nouvelles technologies et des procédés innovants.

Leur projet Edison, couronné d’un prix d’excellence de l’OAQ en 2015, symbolise ce rapport unique liant le bâtiment à son écrin urbain. Cette résidence étudiante de 30 chambres, située en face de l’Université McGill à Montréal, est érigée sur un terrain vacant – là où s’élevait jadis un autre immeuble, détruit par un incendie au début du 20e siècle. Sa façade de béton est ornée d’images tirées d’un petit film que l’inventeur Thomas Edison a tourné à Montréal en 1901 : on y voit des pompiers affairés à combattre un incendie qui s’était produit… à quelques pâtés de maisons de là. Ce rendu est possible grâce à une technologie que le tandem a dégotée en Allemagne, la photogravure, qui permet de générer des images moulées dans les stries du béton. « La narration [par la technologie] de cette histoire microlocale fait en sorte que cette architecture ne peut exister qu’à cet endroit précis », explique Rami Bebawi.

La réflexion qui précède la conception est une étape essentielle afin de créer un bâtiment qui a un caractère distinct, ajoute l’architecte. « Si chaque architecte s’en donnait la peine, je pense qu’on aurait une architecture contemporaine mieux inscrite dans le lieu et dans son identité. »

Décoloniser l'architecture

Atelier de création au Centre communautaire d’Inukjuaq, Nunavik, EVOQ Architecture
Photo: Alexa Hatanaka et Patrick Thompson

« Comme architecte, on a une responsabilité culturelle, un devoir », affirme pour sa part l’architecte Alain Fournier, associé fondateur chez EVOQ Architecture.

Une mission qu’il prend d’autant plus à cœur que sa pratique est largement consacrée à des projets situés au nord du 55e parallèle, notamment au Nunavik. Pour lui, le travail de recherche préconception va au-delà de l’étude du lieu et du contexte pour englober une nécessaire plongée au sein des différentes cultures autochtones.

« Après des siècles d’assimilation et de génocide culturel, les clients et les usagers des projets dans le Grand Nord demandent clairement que l’architecture évoque et mette en valeur leur culture. Ils ont raison, car l’architecture peut être un puissant vecteur d’affirmation culturelle. Comme architecte, on a le devoir de contribuer à la décoloniser. »

Concrètement, il y a « un gros travail de recherche à faire », dit Alain Fournier. « Il faut parler aux membres des communautés, lire des ouvrages d’anthropologie et d’ethnologie, étudier la musique, les traditions ou les arts visuels. Dans le cas des Premières Nations, une architecture responsable doit en quelque sorte réparer les pots cassés. »

Éloge de la sobriété

Caisse Desjardins de Louiseville, Atelier Pierre Thibault
Photo: Alain Laforest

Pour s’intégrer harmonieusement dans le paysage québécois, le nouveau bâtiment doit généralement déployer une certaine économie de matériaux, note Pierre Thibault. Or, plutôt que d’opter pour un matériau traditionnel – brique, pierre ou bois –, certains clients imaginent le revêtement de leur future construction façon buffet chinois : un peu de tôle par-ci, du bois par-là, des couleurs vives...

« On dirait qu’ils veulent faire un showroom rassemblant tous les matériaux de la terre ! Ils nous disent : je veux quelque chose de jazzy. Mais c’est toujours raté. Il faut leur faire comprendre que ce genre d’architecture est un élément perturbant qui vieillit mal. » Cette mission pédagogique demande à la fois une grande connaissance du milieu... et beaucoup de tact, dit l’architecte.

Alors qu’il participait à un atelier de reconstruction du centre-ville de Lac-Mégantic, ravagé en juillet 2013 par l’explosion d’un train, François Dufaux a remarqué un phénomène semblable : autour de l’ancienne gare – un bâtiment en brique des années 1920 qui a survécu à la tragédie – s’articulent désormais des constructions récentes « aux formes compliquées, avec des matériaux qui changent. On essaie de se doter d’une façade monumentale, mais tout le reste est fini en plastique, ironise-t-il. Quelles sont les valeurs derrière ce genre d’intervention ? »

Selon lui, les architectes sont loin d’être les seuls à blâmer. « Les architectes ont peu de ressources et leurs honoraires sont limités. Ils n’ont pas tant de temps pour réfléchir; ce sont des acteurs qui cherchent des solutions. »

En dépit des contraintes, ce travail de réflexion est néanmoins nécessaire, remarque Pierre Thibault. « Bien sûr, c’est une dimension du travail pour laquelle on n’est pas nécessairement rémunérés. Mais en bout de ligne, c’est ce qui nous distingue des technologues : on crée non seulement un abri, mais un cadre de vie. »