Esquisses, vol. 27, no 2, été 2016

Implantation en entrepriseUn peu, beaucoup, à la folie...

Centre d'excellence en recherche clinique de Servier Canada, Laval, NFOE. Photo : Stéphane Brügger

Le déploiement de la modélisation des données du bâtiment dans les bureaux d’architectes de petite ou de moyenne taille représente toute une gymnastique et de sacrés risques. Portrait d’une industrie en pleine métamorphose.

Martine Roux

 

NFOE et associés architectes

70 employés

Chez NFOE architectes, la MDB fait partie du décor depuis 2008. Ici, tous les projets de construction de nouveaux bâtiments sont réalisés avec cette méthode de travail et 95 % de l’équipe a reçu une formation sur Revit. C’est tout juste si on entend encore le mot « AutoCAD » entre les grands murs blancs de ce bureau du Vieux-Montréal.

« On utilise la MDB avant, pendant et après la conception, explique l’architecte Deirdre Ellis, qui n’a pas touché à AutoCAD depuis 2011. Par exemple, on intégrera à la maquette l’analyse de l’avant-projet, les études de site et de faisabilité, les esquisses initiales, etc. Mais on n’est pas encore tout à fait rendus à l’utiliser de manière très pointue pour coordonner la construction et la post-construction. »

« On examine actuellement ce qu’on peut ajouter comme information à nos maquettes et quelles analyses supplémentaires on peut en tirer, ajoute Karine Duguay, gestionnaire BIM. On vise à enrichir l’information contenue dans le modèle, sortir plus que des dessins. » But : parvenir à livrer une maquette riche  afin que le client puisse l’exploiter tout au long de la vie du bâtiment, ce qui est l’un des grands avantages de la MDB, selon elle.

Mais le virage demeure cahoteux, étant donné que plusieurs entrepreneurs ne travaillent pas en MDB, poursuit la gestionnaire. « Il y a un décalage important dans l’implantation du numérique au sein de l’industrie. C’est normal, car le virage vers la MDB requiert des investissements. Tous les professionnels ne sont pas rendus au même niveau; il faut s’adapter en conséquence sur chacun des projets. »

Enfin, si certains clients n’ont jamais entendu parler de la MDB, d’autres manifestent un intérêt pour le potentiel de la maquette numérique... sans pour autant savoir qu’en faire. D’ailleurs, plusieurs demandent aussi les plans PDF, explique Karine Duguay. « Ils viennent d’abord nous voir en disant : j’ai besoin d’un bâtiment de telle superficie pour telle date. Ça aiderait s’ils définissaient dès le début leurs besoins par rapport à la MDB. »

Malgré tout, le processus fait son chemin dans l’industrie de la construction, tant du côté des professionnels que de celui des clients, croit Deirdre Ellis. « On voit que beaucoup de relations se développent entre les différents intervenants. Un à un, les silos s’écroulent. »

 

 

Lachance et associée architectes

Siège social de Desjardins D’Autray, Berthierville, Lachance et associée architectes. Photo: Audrey Robert

7 employés

Fondé en 2009, ce petit bureau touche-à-tout exerce essentiellement dans la région de Lanaudière. Tous ses projets sont réalisés en processus de conception intégrée, une méthode de travail qui épouse parfaitement la philosophie de ses deux associées.

La MDB ne fait pas partie des plans de développement pour l’instant, explique Audrey Robert, architecte associée. « Présentement, nous croyons que les investissements liés à la MDB sont trop élevés par rapport aux perspectives de gain. Comme nous sommes une petite équipe, cette période de transition nous exposerait à une perte de productivité à court terme et à un plus grand risque d’erreurs. »

Si les projets de Lachance et associée sont variés – multirésidentiel, commercial, institutionnel et industriel, etc. –, les enveloppes qui y sont liées dépassent rarement 12 M$, explique l’architecte. « Selon nous, la MDB présente des avantages pour les projets de plus de 20 M$, car il faut un gros projet pour pouvoir rentabiliser l’investissement. Pour le moment, vu l’échelle de nos projets, la conception intégrée semble plus appropriée. »

Parce qu’elle maximise le travail en amont et privilégie la collaboration entre les divers intervenants d’un projet, la conception intégrée évite beaucoup d’erreurs et de tâtonnements au chantier, explique l’architecte. Elle permet aussi d’aménager des bâtiments plus durables. Voilà deux caractéristiques que cette méthode de
travail partage avec la MDB.

« Ce sont des approches complémentaires, mais on peut faire l’une sans l’autre. À mon sens, la conception intégrée est une réflexion, tandis que la MDB relève davantage de l’exécution. » 

 

 

Smith Vigeant architectes

Centre culturel et communautaire de la Pointe-Valaine, Otterburn Park, Smith Vigeant architectes. Photo: Yves Beaulieu

14 employés

Pour Daniel Smith, architecte associé chez Smith Vigeant architectes, la collaboration interdisciplinaire est la clé de la réussite d’un projet d’architecture. Grand partisan de la conception intégrée, une formule selon laquelle la firme réalise la quasi-totalité de ses mandats, il ne tourne pas pour autant le dos à la MDB, qu’il voit comme un complément à son offre de services.

« Nous utilisons l’outil Revit depuis 2011. Nous avons nommé une architecte responsable de son développement – Mariana Segui – ainsi que de la formation des employés. Mais le processus n’est pas si simple à implanter. »

Outre les coûts du logiciel et des licences, le principal frein au déploiement de cette méthode de travail est la rareté de la main-d’œuvre qualifiée, dit-il. En conséquence, les employés sont formés à l’interne et apprivoisent l’outil petit à petit – ils l’utilisent notamment pour les plans techniques et mécaniques. Par contre, rares sont les collaborateurs externes qui le maîtrisent, « à part quelques ingénieurs ».

La firme n’a jamais livré une maquette numérique à un client, car aucun d’entre eux n’a manifesté d’intérêt jusqu’ici, ajoute-t-il. « Les clients demandent toujours les plans PDF ou AutoCAD. Ils ne disposent pas des ressources humaines qui leur permettraient d’exploiter l’outil pour la gestion du bâtiment. »

Comme plusieurs autres PME de l’architecture, Smith Vigeant architectes nage en pleine transition, analyse l’associé. « On incite tous les professionnels avec qui nous œuvrons à emboîter le pas le plus rapidement possible, tant en MDB qu’en conception intégrée. Mais dans l’industrie, le vieux schéma du travail à la chaîne est encore très répandu : on attend que l’architecte arrive avec des plans détaillés avant d’entreprendre sa partie du travail... » Il faudra quelques années avant que ces réflexes disparaissent, conclut-il.

 

 

ADHOC architectes

Projet domiciliaire L'Artisan, Montréal, ADHOC architectes. Photo : ADHOC architectes

6 employés

Copains depuis l’université, François Martineau et Jean-François St-Onge ont fondé leur boîte à l’hiver 2014. Dès le départ, l’implantation du logiciel Revit a fait partie des plans.

Ces deux trentenaires sont comme les deux hémisphères d’un même cerveau : l’un s’attarde davantage au design d’un projet, et l’autre, à ses aspects techniques. Chez ADHOC architectes, l’adoption « partielle » de la MDB reflète d’ailleurs le contraste entre leurs personnalités. « Mon associé n’utilise pas Revit, alors que moi, je n’arrive plus à travailler dans AutoCAD ! raconte François Martineau. On a pris la décision d’affaires d’adopter cet outil, mais on le réserve à la production des dessins de construction et au montage des dossiers préliminaires. »

Comme l’échelle des projets auxquels travaille la firme est relativement modeste – unifamilial résidentiel, multilogements, commerces –, les associés estiment que la MDB présente peu d’avantages lors de l’étape de conception.

Par contre, elle simplifie la planification de la construction, ajoute François Martineau. « On a la chance de collaborer avec des ingénieurs en structure qui travaillent exclusivement avec Revit. Dès lors, la coordination de la structure devient presque un jeu d’enfant. »

Les licences inabordables et la rareté du personnel maîtrisant les principes de la MDB constituent des freins majeurs à son développement dans les PME, estime François Martineau. Lui-même a appris cette méthode de travail alors qu’il était à l’emploi d’un important cabinet d’architecture.

« Dans une petite firme comme la nôtre, qui n’a pas les moyens de payer de la formation à ses employés, l’adoption de la MDB ne peut fonctionner que si un gestionnaire en assume la responsabilité. C’est mon rôle chez ADHOC. » 

Idéalement, les données contenues dans les modèles développés pour la construction d’un projet devraient servir aux gestionnaires d’immeubles. « Mais on n’est pas rendus là. Les possibilités de la MDB sont immenses, mais il nous reste à les exploiter. »