Esquisses, vol. 28, no 3, automne 2017

Réforme de l'inspectionPlace aux compétences

L’OAQ prévoit soumettre tous ses membres à l’inspection sur un horizon de cinq ans, selon un nouveau programme mis au point au cours des derniers mois. À quoi les architectes peuvent-ils s’attendre ?

Valérie Levée 

Alors qu’auparavant le programme de surveillance générale de l’OAQ ne concernait que les architectes patrons, il vise dorénavant les architectes de tous les profils, à l’exception des retraités ou de ceux qui travaillent à l’étranger. « Avant, 40 % des membres échappaient au processus d’inspection, maintenant, 93 % des professionnels y seront assujettis », estime Sébastien Desparois, le directeur de la pratique professionnelle à l’OAQ.

Cet objectif, enchâssé dans le plan stratégique de l’Ordre pour 2013-2018, va de pair avec celui de réviser le processus d’inspection. Ainsi, à la fin de 2016, l’OAQ a suspendu le programme de surveillance à mi-parcours afin de mettre en œuvre un projet pilote qui visait à concevoir un nouveau questionnaire d’inspection professionnelle. Celui-ci devait mettre l’accent sur la compétence des architectes plutôt que sur la tenue de bureau, en plus de favoriser le développement professionnel.

À l’issue de cet exercice, auquel ont participé 51 architectes, le questionnaire d’inspection a été arrimé au nouveau référentiel de compétences (voir « Nouveau référentiel de compétences : cadre de référence », Esquisses, été 2017) et bonifié en fonction des commentaires des membres soumis à l’inspection. Ceux-ci en avaient notamment contre la longueur excessive de l’outil. « On avait près de 70 questions, ce qui a un peu assommé les architectes », concède Sébastien Desparois.

Le nombre de questions a donc été considérablement diminué – il y en a maintenant 39 –, et plusieurs d’entre elles sont maintenant à choix multiple plutôt qu’à développement. « On demandait beaucoup de pièces et de documents de référence », précise Christina Dorion-Racine, coordonnatrice à l’inspection. Les exigences à cet effet sont dorénavant réduites. Quant au délai pour s’acquitter de l’ensemble du processus, il est passé de 10 à 21 jours.

Le questionnaire est utilisé dans sa version définitive depuis le début d’avril. « On a maintenant un cadre formel qui se veut le plus neutre possible, estime Sébastien Desparois. Notre objectif est que des inspecteurs différents en viennent à générer des évaluations semblables pour une même pratique. »


En trois parties

L’outil comporte trois parties à remplir : un questionnaire d’autoévaluation, un portfolio et un plan de développement professionnel. Après avoir rédigé une présentation de sa pratique, l’architecte doit répondre à un ensemble de questions portant sur différentes compétences : sa compréhension des besoins du client, sa méthode de design, l’octroi de contrat, la surveillance des travaux, la gestion du bureau, notamment. « Cette partie sur les compétences peut sembler plus subjective à vérifier, convient Christina Dorion-Racine. Nous avons donc dû créer une grille d’analyse avec des indicateurs tirés du référentiel de compétences. »

Dans le portfolio, l’architecte doit inclure son CV, énumérer les projets auxquels il a pris part dans les deux dernières années et fournir les documents relatifs à deux de ces projets. C’est en mesurant l’adéquation entre les réponses au questionnaire d’autoévaluation et le portfolio que l’inspecteur évalue la compétence de l’architecte. En cas de doute quant aux réponses ou aux documents, il lui téléphone pour lui demander des précisions.

Le plan de développement professionnel, quant à lui, demande à l’architecte de déterminer trois de ses points forts et trois aspects de sa pratique à améliorer. Pour ces derniers, il doit préciser des objectifs assortis d’un plan d’action, dont l’atteinte sera évaluée lors de l’inspection suivante. Par ce volet, l’inspection adopte un mode d’accom-pagnement de l’architecte, dans l’optique d’améliorer la profession dans son ensemble.

À la fin de son analyse, l’inspecteur transmet ses recommandations au comité d’inspection professionnelle, qui rédige le rapport et l’envoie à l’architecte.


Des architectes témoignent

Danielle Desrosiers, architecte  principale chez DMA architectes, et Marco Goyette, architecte chargé de projets chez Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes, ont participé au projet pilote en mars 2017. Tout a commencé par un appel téléphonique de l’inspecteur les informant qu’ils devaient se soumettre à l’inspection professionnelle et expliquant le principe de la réforme. Le questionnaire d’inspection leur est parvenu peu après, par courriel.

Tous deux conviennent que les instructions et les questions sont claires et qu’en cas de doute, les inspecteurs répondent promptement aux interrogations. Selon Danielle Desrosiers, les questions sont pertinentes et représentatives du travail des architectes. Pour Marco Goyette, le plan de développement professionnel est l’occasion de se remettre en question. « Ça demande un échéancier. Sinon, on dit ‘‘il faudrait que’’ et on ne le fait pas », commente-t-il.

Chacun d’eux a mis près de 15 heures à remplir les formulaires et à réunir tous les documents du portfolio. Le délai de 10 jours ouvrables imparti pour retourner le questionnaire leur a paru très court. « C’est parachuté dans notre horaire de travail et, de prime abord, c’est un irritant, relate Marco Goyette. Mais avec le recul, ça nous rappelle qu’on fait partie d’un ordre professionnel et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. » Danielle Desrosiers affirme pour sa part comprendre l’objectif de protection du public que sous-tend la démarche. « Il était nécessaire d’adopter un processus plus sérieux que ce qui se faisait avant. Voir les documents produits par la personne dans le cadre de son travail, c’est la meilleure façon d’évaluer sa compétence. »

Elle reste cependant déçue de la brièveté de la rétroaction. « J’ai suivi tout le processus sérieusement et j’ai fourni une montagne de documents. Or, le rapport d’inspection tient en trois lignes. J’en comprends que tout est conforme, mais je me serais attendue à recevoir une analyse des documents ou un résumé. » Conscient de cette lacune, Sébastien Desparois précise que, pendant le projet pilote, les inspecteurs se sont concentrés sur les dossiers problématiques. L’équipe d’inspection travaille maintenant à bonifier le format du rapport pour accorder davantage de place au bilan de pratique du membre et à son plan de développement professionnel.


Objectif prévention

Le Programme de surveillance générale 2017-2018 prévoit de soumettre à l’inspection 240 architectes. Ceux-ci sont sélectionnés aléatoirement selon le sexe, l’âge et la région administrative afin de constituer un échantillon représentatif de la diversité des membres. Les inspections de cette année devraient permettre de cerner les profils des membres les plus à risque de présenter des lacunes sur le plan des compétences. Ultérieurement et dans un objectif de prévention, les critères de sélection des membres soumis à l’inspection seront resserrés autour des profils à risque afin de concentrer les futures inspections sur les cas problématiques.

Pour atteindre l’objectif de soumettre l’ensemble des membres à l’inspection en 5 ans, le rythme de croisière devra s’élever à 700 inspections par an, ce qui suppose le recrutement d’inspecteurs supplémentaires. Cela représente bien sûr un coût pour l’OAQ, mais celui-ci fait le pari que chaque cent investi en inspection, et donc en prévention, ne sera pas dépensé en discipline.