Esquisses, vol. 28, no 3, automne 2017

Tournée de conversations publiquesOuvrir la discussion

Du 14 mars au 6 juin 2017, l’OAQ a mené, en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde, une tournée de conversations publiques portant sur son projet central, l’adoption d’une politique québécoise de l’architecture. Bilan d’un exercice qui a contribué à mettre l’architecture à l’ordre du jour des préoccupations citoyennes.

Christine Lanthier

Le vent siffle violemment à travers le toit du monastère des Augustines, à Québec, sous lequel les représentantes de l’OAQ et de l’Institut du Nouveau Monde (INM) attendent les participants à la première soirée de conversation publique sur une politique québécoise de l’architecture. La tempête, qui s’annonce monstre, découragera-t-elle les citoyens de prendre part au rendez-vous ? Vers 18 h 10, la salle compte finalement une cinquantaine de participants. Les organisatrices sont soulagées. La séance peut commencer.

Après avoir visionné une vidéo explicative, les participants, réunis en petits groupes de cinq ou six personnes, sont invités à parler de ce qui leur plaît et leur déplaît dans leur environ­nement bâti. Puis l’animatrice, Liane Morin, de l’INM, propose aux participants d’imaginer ce qu’ils feraient s’ils étaient « ministre de l’Architecture ». Les commentaires et les idées fusent, tant de la part des architectes que des représentants d’associations et de simples citoyens. À chaque table, un secrétaire désigné note les interventions, qui seront ensuite résumées devant l’assemblée lors des deux plénières de la soirée.

Dans les semaines qui ont suivi, le même processus s’est répété dans 12 autres villes. Au total, incluant la participation en ligne, plus de 500 personnes ont pris part à la discussion. La démarche visait à échanger avec le grand public sur la nécessité, pour le Québec, d’adopter une politique de l’architecture, comme l’ont déjà fait plusieurs pays, régions et villes, notamment en Europe. Comme le disait la présidente de l’Ordre au début de chaque soirée, « Cette politique n’est pas encore écrite. C’est au gouvernement de l’écrire. Ce que nous pouvons faire ensemble, c’est le convaincre d’aller de l’avant et susciter un foisonnement d’idées pour améliorer la qualité de l’architecture au Québec. »

Malgré la distance qui les sépare, les participants des différentes municipalités ont émis des propos somme toute convergents. Le rapport préparé par l’Institut du Nouveau Monde dresse une série de constats qui font preuve de l’aspiration du public à une architecture mieux planifiée, dans un souci de mieux-être collectif. ‘
 

Pour une architecture distinctive

D’emblée, les participants ont désigné ce qui leur déplaît dans leur environnement bâti, en particulier la répétition excessive des mêmes modèles de maisons, « laquelle crée un paysage d’une uniformité déconcertante » au sein d’un même quartier, voire d’une ville à l’autre, peut-on lire dans le rapport de l’INM. La même critique a été faite à l’égard des ensembles de grandes surfaces commerciales situés en périphérie des villes.

Pour contrer cette monotonie, plusieurs ont dit souhaiter mettre de l’avant une architecture typiquement québécoise qui se distinguerait tant par l’emploi de matériaux locaux que par une judicieuse adaptation au climat nordique. Le souci de l’intégration harmonieuse des bâtiments à leur environnement a aussi été exprimé à plusieurs reprises, que ce soit par des rappels de matériaux, le respect des proportions du bâti existant ou encore des aménagements extérieurs liés à l’espace public ou au paysage.
 

Questions d’urbanisme

La conversation publique a permis de rappeler que les enjeux liés à l’architecture sont intimement liés à ceux qui concernent l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Au cœur des préoccupations : la place accordée à l’humain, trop souvent relégué au second plan par rapport à l’automobile. Autre souhait récurrent : bénéficier de quartiers plus mixtes, que ce soit sur les plans social ou fonctionnel. Cette mixité va de pair avec la densité du cadre bâti, laquelle permet d’éviter l’étalement urbain et ses désavantages, notamment la dépendance à l’automobile et l’empiétement sur les terres agricoles et les milieux naturels. Certains projets à caractère densificateur inquiètent pourtant, en raison de leur démesure par rapport au paysage environnant et à l’échelle humaine. C’est le cas de plusieurs projets de tours, en particulier Le Phare, à Québec.


Inclusion et convivialité

Les participants de toutes les villes visitées ont insisté sur l’importance d’un environnement bâti favorisant le transport collectif et actif, à la fois pour stimuler la convivialité des espaces publics et contribuer à la réduction des émissions de CO2.

Autre doléance unanime : l’accès à des espaces publics de qualité en toutes saisons. Les participants ont dit rêver de design urbain innovant, de verdure et de lieux de rencontre, en particulier le long des berges du fleuve Saint-Laurent et d’autres cours d’eau, trop souvent occupées par des propriétés privées. De tels aménagements permettraient en outre de mettre en valeur l’architecture environnante et les paysages locaux.

En raison de nombreuses lacunes constatées dans le domaine de l’accessibilité universelle, certains participants ont aussi souligné l’importance de bonifier la formation des architectes en la matière afin que ceux-ci aillent au-delà des exigences du Code de construction.


Patrimoine

« L’actuelle absence de vision, qui entraîne des pertes regrettables de bâtiments patrimoniaux, inquiète les participants », signale également le rapport de l’INM. Globalement, on souhaite un meilleur accompagnement des propriétaires de bâtiments patrimoniaux, assorti d’incitatifs financiers et d’une réglementation plus sévère. La formation de comités d’experts pour éclairer les décideurs, la création de répertoires patrimoniaux et la diffusion des bonnes pratiques ayant cours dans la province ou ailleurs ont aussi été évoquées.


Empreinte écologique

Les participants qui se sont exprimés sur le thème de l’empreinte écologique des bâtiments ont insisté sur la notion d’habitat passif, c’est-à-dire sur le fait d’orienter, de fenestrer et d’isoler un bâtiment en fonction de l’ensoleillement et des vents dominants pour qu’il recoure le moins possible aux systèmes énergivores que sont le chauffage et la climatisation. La géothermie représente une autre avenue à considérer pour diminuer la consommation d’énergie.

Si l’évolution du cadre bâti en matière d’efficacité énergétique est souhaitée, les participants ont exprimé des avis divergents quant à la manière de procéder. Certains voudraient que les normes en vigueur s’inspirent de certifications telles que LEED, alors que d’autres privilégieraient des mesures incitatives, comme des subventions, ou dissuasives, comme la taxation de la consommation énergétique excessive.

Enfin, le recyclage de bâtiments existants a souvent été désigné comme une voie à privilégier par rapport à la construction neuve. En plus de sauvegarder le patrimoine, cette option réduit la consommation de matériaux et la production de matières résiduelles, tout en contribuant à la densification.


Sensibilisation

Toutes ces préoccupations renvoient à la notion de qualité architecturale, laquelle dépend bien sûr des architectes, mais aussi d’une panoplie d’acteurs, qu’il s’agisse des élus, des donneurs d’ouvrage, des promoteurs, des entrepreneurs et de la population en général. Il vaudrait donc la peine, selon les participants, que les pouvoirs publics favorisent les activités de sensibilisation pour élever le niveau des connaissances générales en la matière.

Ces activités pourraient prendre plusieurs formes selon les publics visés : cours pour les élèves du secondaire; contenus grand public (émissions de télévision, chroniques, critiques); guides de bonnes pratiques pour les élus, les fonctionnaires, les promoteurs et les entrepreneurs. Le contact direct avec des réalisations architecturales exemplaires représente aussi une forme de sensibilisation efficace, ont souligné certaines personnes. Plusieurs architectes ont par ailleurs noté la nécessité de mieux faire connaître leur rôle dans la population.


Des processus à bonifier

Pour planifier leurs projets en tenant compte des impératifs de qualité, les donneurs d’ouvrage devraient intégrer des architectes dans leurs propres équipes, ont suggéré les participants. Un groupe a même suggéré la création d’une équipe d’architectes itinérante pour évaluer les projets des donneurs d’ouvrage qui ont moins de ressources, comme les petites municipalités.

Les participants ont aussi souligné l’importance d’améliorer les processus de participation citoyenne existants de manière à « impliquer les citoyens tout au long du projet, plus particulièrement en amont ». Ils estiment que cet aspect devrait être régi par une réglementation claire, efficace et fondée sur les pratiques reconnues dans le domaine.

Mais pour l’heure, un constat fait consensus : la règle du « plus bas soumissionnaire » dans l’octroi de contrats publics est un obstacle à la qualité architecturale, puisqu’elle pousse les architectes à réduire le temps qu’ils accordent à la conception et à la recherche des meilleures solutions. Si le critère du prix peut subsister dans le choix des soumission­naires, il ne devrait pas être décisif. En outre, plusieurs architectes ont exprimé leur frustration devant des délais de conception souvent trop courts, tous types de projets confondus.


Vision d’ensemble

Il a été maintes fois déploré que l’aménagement immobilier, au Québec, est surtout assujetti aux intérêts des promoteurs. Pour faire en sorte qu’il reflète davantage les besoins des milieux concernés, les participants s’entendent pour réclamer une vision d’ensemble et à long terme en matière d’amén­a­ge­ment du territoire, tant à l’échelle provinciale que régionale ou municipale. « En ce sens, une politique nationale de l’architecture, ou encore une politique de l’architecture et de l’aménagement du territoire, comme de nombreux participants l’ont suggéré, représenterait un véhicule intéressant pour amorcer le changement nécessaire », affirme le rapport de l’INM.

Voilà qui confirme l’hypothèse que l’OAQ voulait vérifier : le temps est venu pour le Québec de faire évoluer son architecture.

Rapport de l'Institut du Nouveau monde