Esquisses, vol. 26, no 4, hiver 2015-2016

Valoriser la professionÉchange de vues

Logements abordables Ginkgo, Beekbergen (Pays-Bas), Casanova Hernandez Architects. Photo : Christian Richters


De nombreux architectes se plaignent du manque de reconnaissance, voire de l’ignorance du public envers leur travail. Peut-on rêver d’un rapprochement ?

Christine Lanthier

 

De passage à Tout le monde en parle le 4 mai 2014, le réalisateur Denys Arcand y est allé d’un commentaire réprobateur en présentant son dernier film, Le règne de la beauté. « Les Québécois ne sont pas très sensibles à l’architecture. Quand je dis aux gens que j’ai filmé toutes les maisons de campagne de Pierre Thibault [on répond] Qui ? »

Cette « insensibilité » n’est pas sans conséquence sur le cadre bâti, fait remarquer Antonin Labossière, associé de la firme Rayside Labossière. « On sent, chez presque tous les clients ou dans les médias, que la beauté n’est jamais vue comme un plus. Le projet du nouveau pont Champlain en est un exemple très médiatisé. Le débat était : “Est-ce qu’on veut un beau pont ou si on veut juste un pont que les gens traversent ?” »

Les préoccupations pécuniaires entrent en ligne de compte, croit l’architecte; les dépassements de coûts du Stade olympique ont marqué les consciences. Mais le manque de culture joue aussi, ajoute-t-il. « La culture est associée à l’élite, au snobisme, au fait que ce n’est pas bon pour tout le monde. »

Sa collègue Hala Mehio, de chez Daoust Lestage, rêve pour sa part d’une campagne publicitaire pour faire connaître la valeur ajoutée qu’apporte la profession. « La population en général n’a pas une idée complète de ce qu’on fait en pratique. Le rôle de coordonnateur de projet n’est pas reconnu. Il faut changer cette vision de l’architecte un peu artiste qui gribouille sur sa table à dessin. »

 

Déconnectés

Les Québécois peuvent se rassurer, ils ne sont pas seuls dans leur inculture architecturale. Des constats similaires ont lieu ailleurs, du moins en France et aux États-Unis.

Un sondage, mené en 2014 par l’Institut français d’opinion publique pour l’Ordre des architectes de France, fait ressortir les préoccupations très terre à terre de la population en général. Quand on leur demande de citer les domaines où l’apport des architectes est le plus important, les gens placent en premier « le respect des normes et règlements qui s’appliquent à la construction », suivi de « la solidité du bâtiment, sa capacité à résister au temps » et de « la qualité environnementale et la consommation d’énergie ». Ensuite seulement viennent les critères de « la prise en compte des désirs et modes de vie des habitants ou des usagers », de « la qualité esthétique et l’intégration dans le paysage » et de « l’organisation et les aspects fonctionnels des bâtiments ».

Florent Champy, sociologue et directeur de recherche au CNRS à l’Université Jean-Jaurès, à Toulouse, s’est intéressé à la profession d’architecte pendant une vingtaine d’années. Les professionnels, estime-t-il, ont une part de responsabilité dans ce malentendu, du moins quelques-uns. « Certains vivent comme des artistes et oublient parfois qu’ils sont avant tout au service d’un public, et que des gens vont habiter, travailler ou se rendre dans les bâtiments qu’ils conçoivent. »

Le milieu de l’architecture est coupable d’un certain hermétisme, constate-t-on également chez nos voisins du Sud. Il y a un an, Steven Bingler, architecte, et Martin C. Pedersen, journaliste, soulignaient dans les pages d’opinion du New York Times que la déconnexion entre la profession et le grand public n’est pas nouvelle. « Nous avons déjà été confrontés à ce problème, avec la réaction défavorable envers ce qui était vu comme du modernisme sans âme dans les années 1960 et 1970. Notre réponse, en général, était toujours la même, à quelques variantes près : postmodernisme, déconstructivisme et une douzaine d’autres “ismes” qui ont occasionné des débats aussi passionnants pour les professionnels qu’inaccessibles pour le public. Et nous sommes encore plus isolés aujourd’hui. Un archipel d’universités, de magazines et de blogues renforcent notre vision du monde, à laquelle n’adhère qu’un petit nombre de riches clients publics et privés. » 

La Grande Boudeuse, Baie-Saint-Paul, Atelier Pierre Thibault. Photo : Alain Laforest

La faute au « système »

On aurait tort, toutefois, de généraliser, leur a répondu l’architecte Matthew Johnson, dans le site Archdaily. La plupart des architectes, croit-il, se préoccupent de l’usager, du contexte, de l’échelle, de la qualité des matériaux, de la densité et de la flexibilité. Mais en Amérique du Nord, le rêve persistant de la maison unifamiliale et le modèle de développement qui en découle leur nuisent. « Les promoteurs sont encouragés par une culture ambiante qui dénigre l’architecture contemporaine, voire la qualité. L’archi­tecture moderne est fondamentalement plus durable et englobante que ce modèle qui en mène beaucoup trop large aux États-Unis, mais elle a été asservie par une stratégie de développement axée sur la recherche de profits, que des normes de construction ont été conçues pour soutenir. » ‘

En France, même avec la meilleure volonté du monde, il est de plus en plus difficile de se reconnecter avec l’usager, reconnaît Florent Champy. « À partir des années 1990, les programmes se sont alourdis parce que de grosses boîtes se sont saisies du marché. Donc, à partir de là, tout ce qui était des marges de liberté, où se logeait l’intelligence des architectes, a disparu. Leur activité intellectuelle n’a sans doute pas diminué, mais alors qu’elle servait à penser l’espace, elle sert maintenant à penser la conformité au programme, aux normes. »

En somme, croit le sociologue, rien ne sert aux architectes de se désoler du manque d’appréciation du public s’ils n’ont que peu de prise sur les conditions de leur pratique... 

« Les architectes trouveront leur place dans la société, et il y aura un peu de désir de la part du public ou des commanditaires s’ils ont un véritable apport, c’est-à-dire s’ils commencent par se soucier du public. Il y en a plein qui le font, mais il n’y a pas de réflexion de la profession pour les aider à le faire plus facilement », estime Florent Champy.

Cela dit, les choses évoluent en ce sens en France, puisque le ministère de la Culture a justement mis en place une Stratégie nationale pour l’architecture qui vise à rapprocher l’expertise architecturale du quotidien des gens ordinaires, notamment en habitation (voir « Politique de l’architecture en France»).

 

Langage commun

Thierry Paquot, philosophe et professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris, croit pour sa part aux vertus de la communication pour renouer le lien entre les architectes et le public. Mais ce dernier doit y trouver son compte. « Dès l’école, il faut parler aux enfants, non pas de l’architecte en tant qu’individu ou de son métier, mais parler d’architecture, de cadre de vie, d’environnement. Il faut montrer à quel point c’est important pour notre plaisir d’être sur Terre d’avoir un habitat de qualité, bien pensé et qui met en avant des préoccupations environnementales et énergétiques. »

En parallèle, ajoute Thierry Paquot, la profession doit « faire sa publicité, c’est-à-dire expliquer l’importance et la diversité des interventions des architectes. Ce n’est pas simplement construire un gratte-ciel ou un philharmonique, mais c’est aussi intervenir pour réaménager une ancienne maison, l’améliorer, la rendre plus performante d’un point de vue thermique par exemple ». Enfin, dit-il, les médias devraient s’intéresser à l’architecture autrement que lorsqu’il y a scandale.

Les architectes ne pourraient-ils pas raffiner leur approche ? Assurément, pense Thierry Paquot. « Les écoles d’architectes devraient décourager l’usage d’un jargon technique, et plutôt valoriser le fait de savoir parler à tout le monde. Dans les débats publics, dès qu’on montre un plan d’architecte, le citoyen est perdu. Il y a tout un matériel à inventer pour qu’il y ait possibilité d’échange. »

Outre les maquettes traditionnelles, les autres formes d’art, que ce soit le cinéma ou la bande dessinée, peuvent être mises à contribution. « J’avais été bluffé quand j’avais vu le film Le déclin de l’empire américain. Il y avait une maison en bois au bord d’un lac, dans laquelle les pièces donnaient les unes dans les autres, sans transition de couloirs. Et puis les fenêtres cadraient le lac comme un tableau... » Décidément, ce Denys Arcand !

 

 

L’habitation : un point de rencontre

Logements sociaux durables La Cité moderne, Berchem- Sainte-Agathe (Belgique), BURO II & ARCHI+I. Photo : Filip Dujardin

Les architectes sont peu présents en habitation au Québec, essentiellement parce que ce champ de pratique est pour eux moins rentable que les autres (voir « Les architectes et le résidentiel », Esquisses, été 2015). Pourtant, s’il est un domaine où ils pourraient convaincre la population de leur valeur ajoutée, c’est bien celui-là !

Ainsi, un architecte pourrait marquer des points auprès d’un client au budget serré en démontrant comment certains choix amélioreraient sa qualité de vie, explique Antonin Labossière, associé de la firme Rayside Labossière. Il pourrait s’agir, par exemple, de réduire la superficie de plancher pour permettre de plus grandes fenêtres.

« Il faudrait faciliter l’accès à l’architecture, ou même à la microarchitecture, pense Hala Mehio, architecte chez Daoust Lestage. Actuellement, les particuliers vont vers un entrepreneur quand ils ont de petits travaux à faire. Je les comprends de ne pas vouloir payer des honoraires pour ça, mais ils n’ont pas l’assurance de la qualité des travaux comme avec un architecte. »

Thierry Paquot, philosophe et professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris, peut en témoigner, lui qui a fait concevoir sa maison par un architecte. « Ça m’a permis d’avoir quelqu’un qui surveillait le chantier de semaine en semaine, donc je n’ai pas eu de retard de fabrication ni de dépassement de budget. Ce sont des atouts qu’il faut mettre en avant, parce que ça rassure l’homme de la rue. »

 

En-tête: Logements sociaux durables La Cité moderne, Berchem- Sainte-Agathe (Belgique), BURO II & ARCHI+I. Photo : Filip Dujardin