Esquisses, vol. 30, no 3, automne 2019

Sur le terrain

Démographie : La profession d’architecte rajeunit

La cohorte des architectes au Québec a connu un rajeunissement marqué au cours de la dernière décennie. Les jeunes apportent une vision différente de la profession et des relations de travail. Un vent de fraîcheur qui s’accompagne de quelques défis.

par Jean-François Venne

En 2009, le Québec comptait neuf architectes âgés de 25 à 29 ans et 102 âgés de 30 à 34 ans. Dix ans plus tard, ces groupes d’âge en comptent respectivement 116 et 452. Même le nombre d’architectes de 35 à 39 ans a plus que doublé. Les plus âgés restent bien présents, mais la tranche des 45 à 54 ans s’amincit, alors qu’elle formait le groupe le plus populeux en 2009 (voir tableau 1). 

L’arrivée de ces jeunes ne passe pas inaperçue dans les cabinets.

La firme Provencher_Roy a embauché à des postes permanents 23 finissants à la maîtrise en architecture en 2018-2019. L’associée Sonia Gagné, qui vient tout juste d’atteindre la cinquantaine, remarque que ces recrues montrent une grande confiance, malgré leur expérience limitée. «Les jeunes architectes aiment travailler en équipe. Ils sont curieux et créatifs», affirme-t-elle. 

Elle constate également leur grande habileté avec les logiciels. «Ils apprennent tellement vite que la connaissance préalable des logiciels n’est plus un critère d’embauche chez nous», précise-t-elle. Leur ouverture sur le monde l’a aussi frappée. Les réalisations de firmes de l’extérieur du Québec enrichissent leur réflexion. C’est parfois même ce qui les a attirés vers le métier.

Maude Tousignant-Bilodeau, étudiante de deuxième année et présidente du Regroupement des étudiant(e)s en architecture de l’Université de Montréal, peut en témoigner. C’est en contemplant des bâtiments saisissants lors de ses périples à l’étranger que la jeune femme de 22 ans a arrêté son choix de carrière.

Elle observe que bon nombre de ses collègues étudiants ont beaucoup voyagé et qu’ils ont une perspective internationale sur l’architecture. «Nous suivons quotidiennement les affichages sur les médias sociaux et sur les sites comme ArchDaily. Beaucoup rêvent d’exercer la profession en partie à l’international», dit-elle. Ils peuvent d’ailleurs s’y essayer, puisque leur programme d’études offre des séjours à l’étranger dès la troisième année du baccalauréat et pendant la maîtrise. 

L’étudiante estime que le travail reste une valeur cardinale pour ses pairs. Ils passent un grand nombre d’heures à étudier de même qu’à imaginer leur avenir professionnel. «C’est une profession de passion», souligne Maude Tousignant-Bilodeau.

 

Des jeunes qui bousculent les habitudes

Sonia Gagné confirme que les jeunes sont travaillants, mais qu’ils ont une approche différente de l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. «Ils sont prêts à donner un grand coup sur un projet, mais ensuite certains s’offriront une semaine de congé, illustre-t-elle. Ça leur permet de rester motivés.»

Chez CCM2 Architectes, un cabinet de Québec, les gestionnaires se sont adaptés à cette réalité en augmentant le nombre d’employés, lequel a plus que doublé en quatre ans. «Ce choix nous aide à mieux répartir les tâches et à offrir une vie plus équilibrée à chacun», explique l’associé principal Mathieu Morel. 

Le gestionnaire de 47 ans s’étonne cependant du rapport que ces jeunes entretiennent avec le travail. «Il n’est pas rare de recevoir un courriel d’un jeune employé qui nous annonce qu’il prendra une journée de congé la semaine suivante, dit-il. Avant, les employés nous le demandaient; maintenant, certains se contentent de nous en informer.» Il note aussi qu’une exception est vite vue comme un acquis. Si une prime est accordée une année ou si quelques jours de congé supplémentaires sont offerts, les jeunes professionnels s’attendent à bénéficier du même avantage l’année suivante. 

Anik Shooner, cofondatrice du cabinet montréalais Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes, croit que cette attitude tient peut-être moins à une différence générationnelle qu’à l’évolution du contexte. Lorsqu’elle a débuté, il y a environ 25 ans, les postes d’architectes à pourvoir étaient peu nombreux. Ceux qui les décrochaient se montraient reconnaissants. «Aujourd’hui, les postes vacants d’architectes pleuvent au Québec, dit-elle. Les jeunes qui commencent leur carrière peuvent donc être plus exigeants en matière de salaire, de conditions de travail, de rôles et de responsabilités», analyse-t-elle. 

 

Avides d’avancement

Les jeunes architectes montrent une certaine impatience. Ils veulent progresser rapidement et assumer des responsabilités : gestion de projet, relations avec la clientèle ou surveillance de chantiers. «Ils souhai­tent aussi se sentir reconnus et avoir accès aux dirigeants, sans être bloqués par une hiérarchie trop stricte», dit Anik Shooner.

Ce sont des attentes que les gestionnaires doivent apprendre à gérer avec doigté. «Il faut bien expliquer les valeurs et les raisons derrière une décision, poursuit Anik Shooner. Si les employés comprennent bien les motifs, ils l’acceptent mieux.»

De son côté, Mathieu Morel constate qu’au-delà des conditions de travail, les jeunes accordent beaucoup d’importance aux valeurs sociales et environnementales. CCM2 réalise toutes sortes de projets, du condo de luxe aux coopératives d’habitation. Or, certains jeunes lui confient qu’ils peinent à s’imaginer travailler sur des tours de condos. «Il faut apprendre à gérer ça, admet le dirigeant. Au bureau, nous avons des architectes qui ont différentes opinions, mais les jeunes me semblent plus animés par les valeurs sociales.»

Maggie Cabana correspond tout à fait à ce profil. En 2015, la jeune architecte a commencé à exercer chez Microclimat, qui mène plusieurs projets résidentiels à Montréal. «Le cabinet accorde une attention particulière à la qualité en matière de durabilité et d’esthétique, et comporte un important volet recherche, notamment au sujet de la densification douce en milieu urbain.» Maggie Cabana se reconnaît dans cette approche, puisqu’elle souhaite pratiquer une architecture orientée vers l’inclusion et le bien commun.

Les prochaines années donneront la mesure des répercussions de cette nouvelle génération sur la gestion et les réalisations des cabinets. Chose certaine, les gestionnaires voient son arrivée avec enthousiasme. «Travailler avec les jeunes exige un effort d’encadrement, c’est normal, mais c’est surtout très motivant», résume Sonia Gagné.

 

La percée des femmes

Autre changement démographique notable chez les architectes : l’arrivée massive des femmes. En 2009, elles représentaient à peine plus du quart des membres de l’OAQ. Dix ans plus tard, cette proportion a grimpé à 40% (voir tableau 2). La tendance semble se maintenir puisque, si on isole les 39 ans et moins, les femmes constituent 60% de l’effectif. Elles sont majoritaires dans les secteurs public et parapublic et chez les employés de bureaux d’architectes. De fait, si le nombre d’architectes masculins a légèrement augmenté en 10  ans, celui des femmes dans la profession a plus que doublé pendant la même période. Toutefois, les hommes représentent encore 73% des patrons en 2019.

 

Tableau 1

Tableau 2