Esquisses, vol. 30, no 3, automne 2019

ÉditorialVers un enrichissement mutuel

par Nathalie Dion, présidente de l'Ordre des architectes du Québec

 

La qualité du cadre bâti passionne les architectes. On en parle souvent, on la défend, on cherche à protéger les conditions qui la rendent possible.

Or, au cœur de cet enjeu, il y a les municipalités.

En se dotant d’un plan d’urbanisme et en délivrant les permis de construction, les administrations municipales ont une influence majeure sur le cadre bâti. Si on considère le volume de dossiers que traitent les 1108 municipalités du Québec – auxquelles s’ajoutent les arrondissements –, on peut dire que leur influence est supérieure à celle de n’importe quel autre ordre de gouvernement. C’est sans compter leurs propres projets d’infrastructures.

Les architectes, quand ils mènent des projets pour le compte de clients, sont responsables du respect de la réglementation municipale et de tout le suivi que cela implique. Cette responsabilité vient avec son lot de difficultés. Il faut s’adapter à la réglementation, qui diffère d’une ville à l’autre, voire d’un quartier à l’autre. Il faut composer avec des délais d’approbation qui peuvent s’étendre sur plusieurs mois. Il faut traiter avec les comités consultatifs d’urbanisme (CCU), dont l’expertise en matière d’architecture est variable. Il faut aussi trouver le moyen de justifier ses choix, ce qui n’est pas toujours évident.

De leur côté, les villes ont leurs propres impératifs: refléter la volonté des citoyens, assurer la sécurité publique, préserver le caractère local et respecter l’imposant cadre réglementaire auquel elles sont assujetties, entre autres. La rigueur qu’elles appliquent occasionne peut-être des lourdeurs, mais elle est nécessaire pour éviter les dérapages.

Une indispensable concertation

Il n’en demeure pas moins que des relations saines entre l’appareil municipal et les professionnels sont essentielles pour faire éclore des projets d’architecture de qualité. En d’autres mots, architectes et responsables municipaux doivent apprendre à mieux se comprendre.

Les architectes qui travaillent dans les municipalités sont sans doute bien placés pour faire le pont entre les deux univers. Or, ils représentent une espèce rare: à peine 140 membres de l’OAQ sont à l’emploi de villes, et ils sont fortement concentrés dans les grands centres. L’OAQ a d’ailleurs souvent plaidé pour un renforcement de l’expertise au sein du secteur public, et l’enjeu est particu­lièrement criant au municipal.  À défaut de pouvoir embaucher des architectes à l’interne, les plus petites villes devraient au moins avoir accès à une forme d’accompagnement ponctuel. Cela se fait ailleurs, notamment en France, avec les conseils d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement, ces instances régionales qui offrent une expertise en matière de qualité architecturale à tous les acteurs susceptibles d’influer sur le cadre de vie.

C’est en voulant cultiver ce rapprochement entre villes et architectes que nous avons abordé le thème de ce numéro d’Esquisses. Nous avons convié des acteurs des deux côtés à exposer leurs constats et leurs solutions. Nous avons déniché des cas exemplaires, qui montrent qu’il est tout à fait possible de tisser des liens de confiance. Nous avons aussi exploré le cas de Vancouver où, en plus de consultations publiques, on a instauré un comité d’experts qui évalue les projets et avec lequel les architectes peuvent discuter.

Les municipalités québécoises auraient-elles intérêt à s’inspirer de cette approche? Sans doute. J’estime essentiel que les citoyens participent aux décisions entourant le cadre bâti, mais je ne crois pas que des CCU composés uniquement de citoyens, comme c’est le cas dans certaines municipalités, soient le seul moyen d’incarner cette participation. Cela revient à remettre le sort des projets entre les mains d’un groupe restreint de non-experts. D’autres approches, notamment le codesign, permettent aux concepteurs d’entendre la voix citoyenne et de la traduire en solutions bâties pertinentes.

Citoyens et professionnels doivent avoir l’occasion de s’exprimer, mais aussi d’engager un dialogue afin de générer une véritable intelligence collective.