Éditorial

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par Nathalie Dion, présidente de l'Ordre des architectes du Québec

 

Les appels à une réduction draconienne des émissions humaines de CO2 dans l’atmosphère se font plus intenses que jamais depuis quelques mois. Une grande partie de la population s’inquiète, avec raison, de l’augmentation des températures moyennes à la surface de la Terre et des conséquences funestes qui en découleront dans le prochain siècle: fonte du couvert de glace aux pôles, élévation du niveau de la mer, augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes comme les pluies abondantes, les canicules et les ouragans…

Or, l’inquiétude doit faire place à l’action, car les changements climatiques sont déjà à l’œuvre. Les assureurs peuvent en témoigner: au Canada, depuis 2009, les sinistres attribuables à une catastrophe naturelle leur coûtent en moyenne 1 G$ par année, une somme qui a plus que doublé en 25 ans.

Nos gouvernements en ont pris acte et financent déjà des démarches pour réduire la vulnérabilité des bâtiments et des infrastructures. Le Conseil national de recherches du Canada, par exemple, a reçu 40 M$ en 2016 pour mettre à jour les normes de construction en fonction des projections climatiques. Au Québec, où des inondations ont fait plus de 4000 sinistrés en 2017, le gouvernement presse les municipalités d’actualiser les cartes des zones inondables et de se doter de plans de mesures d’urgence.

Les architectes sont bien sûr interpellés. Beaucoup sont déjà soucieux de réduire les GES générés par les bâtiments, et c’est tant mieux. À cette préoccupation doit s’ajouter celle de rendre les ouvrages résilients, c’est-à-dire capables de résister aux assauts du climat.

Notre manière de bâtir est donc appelée à changer. Fondations amphibies, toitures végétalisées ou fenêtres à verre antichoc font partie des solutions envisageables, selon la nature du risque. Avec l’augmentation des inondations, il faudra peut-être renoncer au fameux sous-sol québécois, du moins dans les zones à risque. Cependant, comme le fait ressortir le dossier de ce numéro d’Esquisses, rien ne sert d’intervenir à l’échelle du bâtiment si la société et les infrastructures environnantes ne sont pas adaptées. Un immeuble aura beau être surélevé pour échapper aux flots, les usagers ne seront pas plus avancés si les rues alentour sont impraticables.

Ailleurs dans le monde, certaines villes et régions se sont réinventées pour prendre en compte les risques auxquels elles sont exposées. C’est le cas de Hambourg, en Allemagne, et de son quartier HafenCity, élaboré dans les années 1990 pour requalifier une zone portuaire. En cas de crue, certaines parties de l’espace public sont prévues pour accueillir la montée des eaux, tandis que des rues surélevées et des passerelles assurent le maintien de la circulation. Les autorités ont privilégié cette avenue au détriment de l’ajout de digues, qui auraient coupé l’accès aux berges. Quant aux bâtiments, ils sont surélevés sur des socles de 8 à 9 m de hauteur, aménagés aux frais des promoteurs. De cette planification sont nées de nouvelles formes architecturales. L’inverse n’aurait pu être possible.

Mon souhait est qu’au Québec la nécessaire évolution des pratiques d’aménagement aille au-delà des mesures sécuritaires et mise sur l’innovation afin de rendre les milieux de vie plus durables, plus fonctionnels et plus propices au mieux-être des populations. Une zone inondable où on renonce à construire, par exemple, peut devenir un espace public qui met les berges en valeur. Dans une optique de densification, les bâtiments d’un quartier qu’on décide d’aménager malgré le risque d’inondation peuvent être protégés contre l’eau tout en faisant de cette dernière un atout paysager.

En matière de bâtiment comme de design urbain, les architectes ont là une belle occasion de démontrer la plus-value de leur savoir-faire en répondant à ces enjeux par des solutions bâties qui enrichiront le patrimoine collectif.

Rédigé en collaboration avec Christine Lanthier, rédactrice en chef