Innover, c’est bien, mais le faire de façon responsable et réfléchie, c’est mieux.
L’architecture est un domaine en constante évolution. L’innovation y est souvent perçue comme un moteur de créativité et de différenciation.
Cependant, l’enthousiasme pour la nouveauté doit s’accompagner d’une approche rigoureuse et prudente. C’est entre autres le cas lorsqu’on a recours à des matériaux novateurs qui peuvent comporter des risques techniques, juridiques et financiers. Il faut donc veiller à innover de manière réfléchie, sans compromettre la qualité des projets, la satisfaction de la clientèle et sa responsabilité professionnelle.
Cerner les enjeux liés à l’innovation
Les matériaux innovants, qu’ils soient issus de nouvelles technologies, de procédés de fabrication avancés ou de recherches sur la durabilité, séduisent par leurs promesses : performance accrue, esthétique unique, empreinte écologique réduite. Un tel matériau peut présenter des caractéristiques inédites, mais aussi être accompagné d’un lot d’incertitudes quant à sa durabilité, sa compatibilité avec les normes locales ou son comportement dans des conditions précises.
Au Québec, le climat rigoureux impose des contraintes particulières : cycles de gel-dégel, variations thermiques importantes, taux d’humidité élevé. Un matériau performant en Europe ou en Asie, par exemple, pourrait se révéler inadéquat ici. L’architecte doit anticiper ces enjeux et exercer son jugement professionnel avant de recommander ou d’intégrer un matériau novateur dans un projet.
Ces considérations s’appliquent aussi aux approches de construction innovantes. Ainsi, la préfabrication, la construction modulaire ou certaines méthodes d’assemblage non traditionnelles peuvent affecter de façon notable :
- la répartition des rôles et responsabilités entre les intervenants et intervenantes ;
- la coordination entre la conception, la fabrication et l’installation ;
- la compatibilité avec les normes et les pratiques en vigueur ;
- la capacité des équipes sur le chantier à mettre en œuvre ces méthodes ;
- la sélection des entrepreneurs et sous-traitants.
Comme il ou elle devrait le faire en ce qui a trait aux matériaux innovants, l’architecte a intérêt à s’assurer que ces approches sont bien comprises et adaptées au contexte du projet. Une analyse préalable est utile pour éliminer toute ambiguïté ou éviter de générer des attentes irréalistes.
Effectuer une analyse rigoureuse en amont
La première étape consiste à réaliser une analyse rigoureuse
de l’approche de construction ou du matériau envisagé lors
de la conception. Selon la nature et le contexte du projet, il est essentiel de vérifier certaines choses.
- La conformité aux normes québécoises.
Le matériau respecte-t-il les codes et normes en vigueur au Québec (Code de construction, normes CSA, ASTM, etc.) ? - Les performances techniques.
Qu’en est-il du comportement au feu, de l’isolation thermique et acoustique, de la résistance à l’humidité et de la durabilité à long terme ? - Les conditions d’installation et d’entretien.
Le matériau exige-t-il des méthodes de mise en œuvre particulières ou une main-d’œuvre spécialisée ? - Les garanties offertes par le fabricant.
Quelle est la durée de la garantie et que couvre-t-elle réellement ? - Les retours d’expérience.
Existe-t-il des projets comparables réalisés au Québec ou dans des conditions climatiques similaires ?
Cette analyse doit être documentée et conservée. Elle constitue un élément clé pour démontrer que l’architecte a agi avec prudence et diligence, un aspect déterminant en cas de réclamation ou de litige.
Il est important que les aspects incertains soient identifiés et bien communiqués au client.
Conserver les fiches techniques et la documentation
Les fiches techniques, les certificats de conformité, les rapports d’essais, les avis techniques et toute autre documentation consultée lors de la conception gagnent à être soigneusement archivés, y compris après la fin du projet. Cette documentation peut également inclure les descriptions de procédés, les devis techniques, les dessins d’atelier, les protocoles d’installation ou les guides propres aux approches de construction novatrices retenues.
Dans l’éventualité où un problème lié à un matériau ou à une méthode de construction surviendrait plusieurs années après la livraison, ces documents permettront de retracer les décisions prises et de démontrer que les choix effectués reposaient sur une analyse sérieuse. Un archivage en format numérique, avec une indexation facilitant la recherche, est à cet égard fortement conseillé.
Informer par écrit le client des risques
L’innovation comporte toujours une part de risque : incertitudes quant à la durabilité, aux coûts imprévus, aux ajustements techniques ou à la complexité accrue de la mise en œuvre. Il est donc préférable d’en informer le client de façon claire, transparente et, surtout, par écrit. Cette bonne pratique s’applique indépendamment du niveau de sophistication du client. Ce n’est que s’il vous dispensait de le renseigner qu’il pourrait en être autrement.
Cette communication permet à ce dernier de prendre une décision éclairée et démontre que l’architecte a rempli son devoir d’information et de conseil. La forme écrite est déterminante. Elle constitue la preuve de la communication.
Le texte suivant illustre cette approche :
L’approche de construction ou le matériau proposé présente des caractéristiques novatrices susceptibles d’améliorer la performance et l’esthétique du projet. Toutefois, son utilisation comporte des incertitudes et des zones de risque, notamment quant à sa durabilité dans les conditions climatiques du Québec et à son comportement à long terme. Malgré les vérifications effectuées, il est possible que l’utilisation du matériau ou de l’approche de construction proposée n’offre pas un niveau de performance équivalent au matériau traditionnel ou à l’approche traditionnelle. Nous désirions porter ce risque à votre attention.
Une note comme celle-ci, formulée en termes clairs et compréhensibles, constitue une mesure de protection importante pour l’architecte.

Autres mesures de gestion des risques
En plus de l’analyse et de la transmission d’informations claires au client, d’autres bonnes pratiques peuvent contribuer à réduire les risques associés aux matériaux innovants :
- Collaborer avec des personnes détenant une expertise.
Faire appel à d’autres professionnelles ou professionnels, au fabricant ou à des laboratoires spécialisés permet d’obtenir des avis techniques complémentaires. Le client devrait disposer des coûts supplémentaires liés à ces démarches dès la conclusion du contrat de services professionnels. Le refus du client que vous consultiez d’autres professionnelles ou professionnels ou fournisseurs spécialisés devrait être soigneusement documenté. - Prévoir des solutions de rechange.
Identifier dès le départ une option autre éprouvée facilite la gestion du projet si le matériau innovant pose problème ou n’est pas offert, ou encore si le client refuse d’assumer les risques qui y sont associés. - Se garder une marge de manœuvre.
Prévoir des marges dans le budget et l’échéancier permet
de mieux absorber les imprévus, souvent inéluctables lorsqu’on adopte de nouvelles façons de faire. Ces marges devraient être prévues dans tout projet impliquant de nouvelles approches. - Prévoir une surveillance accrue.
Les nouvelles approches peuvent soulever des enjeux de qualité d’exécution et créer une dépendance accrue de l’entrepreneur envers l’architecte. Un niveau de surveillance proportionnel à la complexité des méthodes retenues permet d’offrir au client une assurance raisonnable quant à la qualité des travaux.
Innover de manière responsable suppose de reconnaître les bonnes occasions tout en veillant à se donner les moyens d’en tirer profit : temps d’analyse, expertise complémentaire, marges budgétaires et capacité de suivi. À l’inverse, des contextes présentant des contraintes peuvent justifier le recours à des solutions éprouvées.
L’innovation maîtrisée repose sur une évaluation rigoureuse, une traçabilité des décisions et un dialogue clair avec la clientèle. En fin de compte, le succès repose moins sur l’originalité que sur une intégration réfléchie, durable et responsable.