Les dépassements de coûts dans les projets de construction sont source de préoccupation, en particulier dans le secteur public. Les causes de ces excès sont multiples et reposent en grande partie sur des problèmes de planification budgétaire et de collaboration entre les parties prenantes de l’industrie ainsi que sur la récente volatilité des prix.
À la Société québécoise des infrastructures (SQI), les dépassements de coûts s’établissent à 2,1 milliards de dollars (G$) au cours des 6 dernières années. Cela représente environ 12 % d’un budget de 17,7 G$, signale Caroline Bourgeois, architecte, présidente-directrice générale de la société d’État, dont la mission consiste entre autres à soutenir les organismes publics dans la gestion de leurs projets d’infrastructure. « Certaines constructions ont excédé leur budget pendant cette période, mais près de la moitié l’ont respecté ou ont généré des économies », dit-elle.
La PDG souligne que le grand public prend souvent pour un budget le montant mentionné très en amont d’un projet, par exemple lors d’une annonce politique. Ça fait des manchettes spectaculaires quelques années plus tard quand le « vrai » budget dévoilé s’avère supérieur. « Nous établissons en réalité le budget lorsque le projet est prêt à passer en mode réalisation, explique-t-elle. C’est ce montant qui sert de référence. »
L’architecte X, qui a demandé l’anonymat pour pouvoir s’exprimer sans que ses propos ne soient associés à ses projets en cours, connaît bien cette réalité des budgets présentés trop tôt. Un projet annoncé avant d’être parfaitement ficelé continue d’évoluer. Les architectes doivent alors retourner à leur table à dessin pour s’ajuster à de nouvelles demandes. « Pendant ce temps, les prix augmentent sur le marché, mentionne cet associé dans un grand cabinet. Et lorsqu’on recalcule le budget, on se retrouve en dépassement de coûts. »
Quoi qu’en pense l’opinion publique, il demeure qu’une foule de facteurs difficiles à contrôler peuvent faire monter la facture finale.
Ainsi, les contrats comprennent généralement des sommes réservées pour couvrir certaines contingences. Cependant, il arrive qu’elles ne suffisent pas. « C’est particulièrement vrai quand on rénove un bâtiment existant, car on peut avoir de mauvaises surprises comme un système structural moins bon qu’estimé ou une mise aux normes plus exigeante que prévu », admet Eric Pelletier, architecte, associé principal Conception chez Lemay.
Prix en folie
Caroline Bourgeois estime qu’une partie des dépassements de coûts des dernières années a été causée par une hausse rapide des prix pendant l’intervalle entre l’adoption d’un budget et la publication des appels d’offres. Cette dynamique est fréquente dans le secteur public, où des projets prêts à aller de l’avant attendent un an, voire plus, avant de recevoir le feu vert.
Or, entre 2019 et le début de 2025, pendant que le taux d’inflation globale s’établissait à 17 %, les prix de la construction au Québec, eux, ont grimpé de plus de 65 %, selon une note du Mouvement Desjardins publiée en octobre 20251. Le coût des matériaux, la rareté de la main-d’œuvre, les hausses salariales et le manque de concurrence entre les fournisseurs, attribuable au grand nombre de projets, expliquent cette hausse vertigineuse.
Toutefois, selon la PDG de la SQI, la situation se stabilise. « C’est notamment plus compétitif sur le marché, avance-t-elle. Nous recevions en moyenne 2,3 soumissions par appel d’offres en 2022, contre 4,2 en 2025. »
Le privé fonctionne autrement
Les projets privés, qui se réalisent plus rapidement, souffrent moins de la hausse des prix sur le marché, puisqu’ils y sont exposés moins longtemps. Les promoteurs se lancent dans la construction même si le budget final reste un peu plus vague, estime l’architecte X. « Le risque augmente, mais il s’avère souvent payant, car ce rythme réduit certains dangers de dépassements de coûts. »
Accélérer la construction permet aussi aux entrepreneurs d’effectuer des ventes plus tôt – donc de générer des revenus – puisque les logements ou les locaux commerciaux seront plus rapidement mis sur le marché. Cela dit, l’architecte concède que les promoteurs privés ne sont pas redevables à l’ensemble des Québécois et Québécoises, contrairement à ceux du secteur public.
Des normes mouvantes
L’évolution fréquente des normes et des règlements provinciaux engendre elle aussi des délais coûteux. Une situation que le monde municipal dénonce. « Les coûts associés au respect de ces règlements augmentent et ont une répercussion sur le prix des projets et sur les dépassements de budgets pour les villes », souligne Guillaume Tremblay, président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ).
Une étude réalisée par Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT) pour l’UMQ2 indiquait par exemple qu’entre 2015 et 2025, les changements réglementaires étaient responsables d’un quart de la hausse du coût de construction moyen dans le cas des casernes de pompiers et de près d’un tiers de celle concernant les chalets de parcs. Les changements au Code de construction et au Code de l’énergie étaient surtout en cause. Le même rapport spécifie que retarder un projet de caserne de pompiers d’un an afin de l’adapter à une norme apparue après la conception gonfle son coût moyen de 5 %.
Des projets trop ambitieux ?
La PDG de la SQI est d’avis que la surconception – le fait d’ajouter des éléments architecturaux trop raffinés par rapport aux besoins réels – peut aussi mener à des dépassements de coûts. L’étude de RCGT indiquait d’ailleurs que l’amélioration de la qualité architecturale était responsable de plus de 40 % de la hausse du coût de construction moyen pour les casernes de pompiers et les chalets de parcs entre 2015 et 2025. Dans le cas des casernes, on donne en exemple le fait que plusieurs d’entre elles sont certifiées LEED et sont dotées d’équipements modernes tels que des planchers radiants, des systèmes de captation des gaz d’échappement et des dortoirs séparés.
Martine Gévry, architecte, associée principale de Jodoin Lamarre Pratte architectes, reconnaît qu’il y a un équilibre à trouver dans les projets publics pour s’assurer de garder les coûts à un niveau raisonnable sans compromettre la qualité. « L’accent est souvent mis sur les coûts initiaux, mais si on néglige la qualité, on peut se retrouver avec un bâtiment qui coûte plus cher à opérer et à entretenir, ou qui s’use prématurément. Ce n’est pas considéré comme un dépassement de coûts, mais ça coûte quand même cher à l’État. »
Une industrie en retard
Pour Nicolas Labrie, architecte, fondateur de LabNco., les dépassements de coûts révèlent un manque d’intégration de la chaîne conception-budget-coordination-exécution. « Les dépassements de coûts viennent souvent d’un déficit de vision globale de la conception, des quantités de matériaux nécessaires, des prix et de la réalisation sur le chantier », lance-t-il.
Selon lui, l’important retard dans la transition vers le numérique de l’industrie de la construction et des services professionnels empêche de faire les liens entre ces aspects. Il estime que la modélisation des données du bâtiment (BIM en anglais) reste surtout utilisée pour améliorer le dessin, et non comme une véritable infrastructure de données.
L’architecte X croit lui aussi au potentiel de la modélisation BIM pour mieux évaluer les budgets, mais considère cela difficile à appliquer en pratique. L’entrée de données dans la maquette numérique aux fins d’estimation représente une tâche très lourde et chronophage. « Ce n’est généralement pas compris dans les honoraires de base, souligne-t-il. Si les clients veulent un surplus de modélisation, la question de qui paiera pour ça se pose. »
Alors, comment faire mieux ?
Confier l’estimation aux bonnes personnes
Dans bien des projets, les estimations de coûts sont réalisées en amont par les clients eux-mêmes. Une erreur, selon Martine Gévry.
Elle raconte avoir déjà reçu une commande assortie d’un budget d’une cinquantaine de millions de dollars, dont le prix réel, après son analyse des coûts, s’est révélé deux fois plus élevé. Comment expliquer une si grande différence ? Dans ce cas-ci, certaines réglementations municipales avaient été mal comprises, la pandémie de COVID-19 avait fait flamber les coûts, et des éléments n’étaient pas intégrés, comme certaines normes et la connaissance du sous-sol. Et surtout, chez le client, le temps dévolu à l’estimation avait été insuffisant.
Selon elle, consulter les architectes tôt dans un projet contribuerait à éviter les budgets trop optimistes et à réaliser des gains d’efficacité. « Nous avons l’expertise pour revoir les commandes et évacuer certains éléments moins nécessaires afin de mettre l’argent là où se trouvent les besoins réels. »
Par ailleurs, dans les projets forfaitaires, où les clients et les architectes conviennent d’un budget fondé sur une estimation des coûts, les architectes participent généralement à l’évaluation des coûts de conception, d’ingénierie et autres, précise l’architecte Y, à qui nous avons aussi accepté d’accorder l’anonymat pour dissocier ses propos de ses projets en cours. « Pour ce faire, certains cabinets, comme le nôtre, comptent sur une estimatrice aguerrie, mais ce n’est pas le cas de tous les bureaux d’architectes », dit-elle.
Des honoraires parfois mal compris
Nicolas Labrie déplore qu’encore trop de clients résistent au fait de payer plus d’honoraires d’architectes pour la conception, la validation de l’incidence des choix (matériaux, systèmes, etc.) sur les coûts et la faisabilité, et la coordination en amont entre l’architecture, l’ingénierie et les fournisseurs. Mais ils finissent par essuyer des dépassements plus importants. « On hésite à investir là où la maîtrise des coûts se construit. »
Les architectes peuvent pourtant contribuer à réduire les frais. Eric Pelletier cite le cas de la Bibliothèque du Boisé, à Montréal, dont la commande incluait un stationnement avec une entrée charretière à deux voies. Le terrain adjacent, qui appartenait à un autre propriétaire, possédait un stationnement avec sa propre entrée charretière à trois voies. L’architecte a proposé à son client de la partager. « Ce dernier a signé une entente comprenant un droit d’accès et un partage de l’entretien qui profitait aux deux parties, raconte-t-il. Ce sont des solutions simples qui peuvent aider à contrôler les coûts. »
Les architectes ont l’expertise pour aider le client à prendre de bonnes décisions, mais ils et elles doivent d’abord établir un fort lien de confiance, estime Martine Gévry. « Se faire dire que les coûts seront beaucoup plus élevés que prévu ou qu’on doit modifier des aspects importants pour éviter des dépassements de coûts n’est pas facile à accepter pour un client. »
De l’expertise en renfort
Pour Patrick Vallerand, PDG et directeur d’expertise de Strategia Conseil, une firme-conseil en projets d’infrastructure et d’immobilisation, les responsables de l’estimation des coûts, que ce soit le client ou le cabinet d’architectes, gagneraient à retenir systématiquement les services d’estimateurs ou estimatrices de la construction ou d’économistes de la construction agréés. Il est convaincu que cela aiderait à éviter les dépassements de coûts. « Ils travaillent à temps plein sur des estimations et détiennent des compétences spécifiques, soutient-il. Le recours à leurs services devrait être obligatoire dans les grands projets publics. »
Une estimation juste et précise des coûts ne peut pas non plus se passer d’une compréhension actualisée du marché, croit-il. « Au cours des cinq dernières années, les prix ont bougé tellement vite que nos sources de données ont constamment dû être validées auprès d’acteurs de l’industrie pour éviter des erreurs d’évaluation », confie-t-il.
Il rappelle aussi l’importance d’effectuer plusieurs estimations à des moments précis dans le processus de conception. Une première lors de l’adoption du concept initial, une autre au moment du concept préliminaire, et une dernière lors de la livraison de plans et devis détaillés. « Si, au fur et à mesure que la conception se précise, on constate que les coûts augmentent, on pourra effectuer une analyse de valeur et reprendre certains aspects des plans et devis », indique-t-il.
Enfin, il croit que la productivité réelle des travaux sur les chantiers est souvent mal évaluée. « On fixe un prix unitaire moyen, mais dans les faits, de nombreux facteurs peuvent affecter la productivité des travailleurs, comme la taille du chantier et la complexité des tâches. On doit comprendre quels éléments de notre conception ou du chantier peuvent nous éloigner des moyennes. »
Standardiser pour économiser ?
La mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, milite quant à elle pour la standardisation de la conception de certains équipements municipaux afin de réaliser des économies. « Est-ce que tous les chalets de parcs doivent avoir leur propre signature architecturale ? » lance-t-elle. Elle rappelle que dans le boom de construction des années 1960 et 1970, plusieurs hôpitaux ont été bâtis à partir des mêmes plans.
Eric Pelletier estime qu’associer la signature architecturale à des coûts plus élevés est une erreur. Une signature peut prendre la forme de choix affirmés qui créent une identité et adaptent le projet aux contextes (social, environnemental…) sans être onéreuse. « La standardisation générera des économies si plusieurs bâtiments identiques sont construits en même temps ou en succession rapprochée, par un même promoteur, nuance-t-il. Mais elle peut aussi faire rater des occasions de bien répondre à une diversité de besoins spécifiques. »
Reste que la diminution des dépassements de coûts dans les projets de construction représente un défi pour l’ensemble du secteur, et pas seulement pour les architectes. L’Ordre a d’ailleurs lancé, en février 2026, une série de consultations et d’échanges avec les parties prenantes de l’industrie de la construction, incluant des ministères et des organismes publics, afin d’améliorer la qualité des projets tout en en réduisant les coûts.
« Il doit y avoir plus d’entraide sur le partage des coûts entre les acteurs de l’industrie, avance l’architecte Y. Nous pouvons tous apporter quelque chose aux autres. Nous devons arrêter de travailler en silo et faire preuve de plus d’ouverture et de collaboration. »
Une obligation de moyens pour les architectes
L’article 16 du Code de déontologie de l’Ordre des architectes du Québec stipule que « l’architecte ne doit pas laisser croire au client que le budget dont il dispose est suffisant pour les travaux projetés sans en être lui-même raisonnablement certain ».
Patrick Littée, directeur de la pratique professionnelle de l’Ordre, précise que les architectes ont une obligation de moyens et non de résultats. En cas d’écart entre les soumissions reçues et leur estimation, elles et ils doivent démontrer qu’elles et ils ont mis le temps nécessaire pour évaluer les prix, ont fait l’exercice sur un outil reconnu comme Uniformat II ou MasterFormat, ont utilisé des sources de données crédibles, etc.
Les réclamations liées à des dépassements de coûts sont rares du côté de la direction du fonds d’assurance de l’OAQ. Cette dernière voit en effet peu de cas d’évaluation initiale erronée, mais davantage de dossiers touchant des dépenses imprévues qui apparaissent pendant la réalisation des travaux.
Son directeur, Me Benoit Tourangeau, conseille aux architectes de documenter tout élément qui entraîne une hausse des coûts. Il les invite à communiquer rapidement à la direction du fonds d’assurance toute manifestation d’un client ou d’un ou une partenaire susceptible d’ouvrir la porte à une réclamation : mise en demeure, menace de poursuite, propos accusateurs, etc.