Bien que le Groenland et le Nunavik soient tous deux situés en région Arctique, la pratique de l’architecture y diffère beaucoup. Observations sur deux façons de concevoir les bâtiments et les infrastructures publiques.
Dès qu’on pose le pied dans l’un des 14 villages inuits du Nunavik, dans le nord du Québec, une structure architecturale saute aux yeux : la fondation des maisons. La plupart des bâtiments reposent sur des radiers en matériaux granulaires. Ces gigantesques masses constituées de gravier, de sable ou de coquillages broyés viennent rompre la douceur du paysage. Et détonnent avec l’idée que beaucoup de gens se font du Nord, un territoire fait de vastes étendues, de lignes pures et de paysages lunaires.
Bien qu’il offre solidité et stabilité, ce type de fondations a un prix. Dans certaines communautés, le gravier commence à se faire rare. « Les sources naturelles de gravier s’épuisent, et les coûts explosent, car on doit maintenant concasser de la pierre ou même l’importer », explique Frédéric Gagné, directeur de la Division de la construction chez Makivvik. Bref, ce système n’est pas seulement inesthétique, il devient non durable.
Un constat qui tranche avec ce que m’a dit un jour Yaanimarik Saunders, un Inuk de Kuujjuaq : « Touch the earth lightly » (toucher la terre doucement).
Au Groenland, on fait les choses autrement. La plupart des bâtiments reposent directement sur le roc, avec des fondations ou des pieux en béton. Si cette technique est assez répandue dans le sud du Québec, elle est rare au Nunavik, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, la géomorphologie des sols. Les villages du nord du Québec reposent souvent sur des sols instables, et la profondeur du roc y varie beaucoup. Ensuite, d’autres contraintes, comme le coût et la disponibilité des matériaux, l’accès à une main-d’œuvre qualifiée et la courte période où la construction est possible, viennent aussi compliquer les choses. Bref, les impondérables sont nombreux.

à Nuuk, au Groenland
Photo : Maxime Mousseau
L’eau : la ligne de fracture
Autre différence fondamentale entre le Nunavik et le Groenland : l’accès à l’eau. Au Nunavik, il n’y a pas de réseau d’aqueduc ni d’égout. Le sol étant gelé en permanence, on ne peut tout simplement pas le creuser. Chaque maison doit comprendre un réservoir d’eau propre et un réservoir d’eaux usées. Cela influence absolument tout : l’organisation intérieure de la maison, l’implantation, la hauteur des bâtiments, la distance à la rue… Sans compter qu’il faut toujours prévoir l’espace nécessaire au passage des camions-citernes, communément appelés les water trucks – camions d’eau propre – et les sewage trucks – camions d’eaux usées.
Au Groenland, pour pallier les contraintes imposées par le pergélisol, on construit plutôt des utilidors, des réseaux d’aqueduc et d’égout hors sol, chauffés. Le système garantit, malgré les froids extrêmes, un accès continu à l’eau. Dans le nord du Québec, des communautés ont déjà songé à avoir recours à un tel système d’aqueduc. Son coût prohibitif – jusqu’à 500 M$ pour le seul village de Puvirnituq, rapportait Radio-Canada en 2025 – a toutefois refroidi leurs ardeurs.
Cela dit, les utilidors ne constituent peut-être pas la solution idéale pour chaque communauté. Au Nunavik, la livraison de l’eau et la collecte des eaux usées font partie des rares métiers stables et structurants. Et font rouler l’économie. Lors d’un séjour à Inukjuak, sur les rives de la baie d’Hudson, j’ai rencontré un jeune garçon qui m’a dit avec fierté qu’il veut devenir un sewage truck guy quand il sera grand. Ce qui m’a rappelé qu’une technologie plus moderne n’est pas nécessairement adaptée à toute communauté.

Photo : Maxime Mousseau
Quand le climat fait sa loi

au centre-ville de Nuuk, Groenland
Photo : Maxime Mousseau
« Form follows function », résume la Groenlandaise Helena Lennert, architecte associée chez TNT Nuuk, rencontrée il y a quelques mois. En d’autres mots, en territoire nordique, l’architecture doit s’adapter au climat, pas aux modes, pas aux classifications du code ni aux façons de faire du Sud.
C’est aussi ce que prétend l’architecte danois Thomas Riis, installé à Nuuk depuis plus de 20 ans. Dans les dernières années, il a participé à la création d’un quartier coopératif appelé Akornanni (L’entre-deux), constitué d’une seule rue bordée de résidences jaunes, rouges et bleues, chaque couleur étant porteuse de sens pour les Groenlandaises et Groenlandais.
Ce quartier est exceptionnel pour deux raisons. Premièrement, ses habitantes et habitants sont copropriétaires et ont mutualisé les ressources pour permettre sa construction. Voilà qui peut donner espoir au Nunavik, où la quasi-totalité des Inuit sont locataires de logements sociaux. En tout cas, moi, ça me donne espoir qu’un jour les Inuit et Inuite du Nunavik voient leur communauté et leur histoire reflétées dans leur architecture, en étant plus engagés dans la conception de leurs maisons. Et qu’ils et elles aient, un jour, un chez-soi qui leur appartienne.
Deuxièmement, les bâtiments d’Akornanni sont construits en bois lamellé-croisé (CLT). À première vue, ce matériau peut paraître mal adapté tant au Groenland que dans le nord du Québec, à la fois parce qu’on n’y trouve aucun arbre et que l’acheminer là-bas coûte cher.
Or, le préfabriqué a ses avantages : il réduit le temps de chantier, diminue le nombre de travailleurs et travailleuses à loger et se démonte facilement. On peut donc réutiliser et revaloriser un bâtiment, le démonter, le modifier, le déplacer, donner une deuxième vie aux matériaux qui ont servi à sa construction. On frôle presque le sans trace, ou leave no trace, des adeptes de plein air. Ce qui s’apparente à l’idée de « toucher la terre doucement ».
À l’intérieur des maisons du quartier Akornanni, à Nuuk, le bois apparent remplace le gypse. L’isolation se fait donc par l’extérieur. Et comme le CLT respire, cela prévient l’apparition de moisissures, un problème majeur dans les régions nordiques.
D’ailleurs, les maisons conçues par Thomas Riis ont fait l’objet d’études à l’Université du Groenland afin de vérifier leur performance dans un contexte où la moisissure est un fléau. Résultat : « Ces bâtiments sont parmi les plus sains du pays », rapporte l’architecte.
Au Nunavik, les murs intérieurs des maisons sont en gypse, un matériau qui peut se fissurer en raison de l’instabilité du sol et qui risque de développer des moisissures à cause des écarts importants de température entre l’intérieur et l’extérieur des bâtiments. Il n’est pas rare que la température s’y maintienne sous les –30 degrés plusieurs mois d’affilée. Cela affecte la résilience des systèmes d’isolation et des murs, souvent construits à l’aide de matériaux qui sont restés entreposés pendant des mois, voire des années dans des conditions d’humidité non contrôlées.

Et maintenant ?
Le contexte nordique ouvre la voie à l’évolution de nos façons de construire. Peut-être devrait-il faire l’objet d’une section dans le Code de construction du Québec ? Ici, l’important n’est pas d’ajouter des contraintes, mais de faire
en sorte qu’elles soient adaptables à chaque contexte.
Ce qui est sûr, c’est que l’avenir de l’habitation nordique ne se trouve ni dans l’imitation ni dans le copier-coller de ce qui se fait au Sud. Il se trouve dans l’écoute des communautés, l’autodétermination, l’innovation, le respect du territoire, la compréhension fine du climat et cette idée profondément nordique de… toucher la terre doucement.


Maxime Mousseau se passionne pour la nordicité et l’architecture arctique. Titulaire d’une bourse universitaire décernée par l’OAQ, elle s’est rendue au Groenland pour pousser plus loin sa réflexion et observer en quoi les méthodes de construction y sont différentes de celles qui prévalent au Nunavik. Détentrice d’une maîtrise en architecture de l’Université Laval, obtenue en 2025, elle collabore aujourd’hui de près à la construction de logements destinés aux Inuit et Inuite du Québec.