La Tannerie, Montréal, Atelier Chaloub + Beaulieu Architectes. Photo : Martin Alarie

Alors qu’un avenir durable passe en outre par la densification des villes, la mixité sociale apparaît aujourd’hui comme une nécessité. Mais pour que la sauce prenne, il faut bien doser les ingrédients...

« Les principes de la mixité sociale permettent de mieux aménager l’espace et les milieux de vie, et de créer des villes qui répondent aux défis environnementaux », soutient Juan Torres, urbaniste et professeur agrégé à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. « Il est souhaitable qu’il y ait plus de mixité pour attirer et maintenir les familles dans les quartiers centraux et optimiser l’utilisation d’infrastructures comme les écoles.» Autrement dit, la mixité sociale serait un bel antidote à l’étalement urbain.

Pour Charlotte Montfils-Ratelle, chargée de projet au sein de la firme d’urbanisme l’Arpent, la mixité, c’est aussi une question de droit à la ville et à la justice sociale. « C’est la clé pour maintenir l’accessibilité et l’abordabilité en matière d’habitation », plaide-t-elle.

La théorie, la pratique

Il reste que la mise en œuvre de la mixité sociale dans les projets d’habitation n’est pas un exercice simple. « Si les objectifs sont louables, entre la théorie et la pratique, il y a parfois un fossé. Il faut inventer de nouvelles pratiques et en faire l’évaluation au fil des projets », affirme Juan Torres.

Un premier défi: la mixité n’est pas figée dans le temps. « Elle se transforme constamment, car les enfants grandissent, les travailleurs prennent leur retraite et les couples fondent leur famille, explique l’urbaniste. Cela oblige à concevoir des bâtiments et des unités pouvant se transformer en fonction de l’évolution des besoins. Il faut des solutions flexibles.»

Un autre enjeu consiste à maintenir la proportion de logements sociaux et abordables au fur et à mesure des reventes. « Il n’existe pas vraiment de mécanismes prévus dans la réglementation pour assurer la pérennité des unités abordables, ce qui fait que l’abordabilité peut être éphémère », souligne Charlotte Montfils- Ratelle.

En raison de ces difficultés, les projets de grands ensembles d’habitation conçus dans une perspective de mixité sociale ne se sont pas aussi répandus qu’on pourrait le souhaiter, ici comme ailleurs, déplore Juan Torres.

Des projets sous la loupe

Certains projets d’habitation sont tout de même parvenus à créer des milieux de vie inclusifs. Avec d’autres chercheurs, Juan Torres a mené une évaluation post- occupationnelle de trois projets réalisés à Montréal en 2010 et 2011 qui ont adopté des modèles conceptuels différents. Il s’agit de La Tannerie, un cas de mixité sociale dans un bâtiment de huit étages; du site des anciens ateliers municipaux de Rosemont, où les copropriétés divises et les logements sociaux et communautaires sont répartis dans deux immeubles séparés par une rue; de la Cité l’Acadie, un projet comprenant condos et logements sociaux et abordables dans un ensemble intégré de huit bâtiments.

« Ces projets de mixité se portent plutôt bien », affirme Annick Germain, professeure-chercheuse titulaire à l’Institut national de la recherche scientifique et spécialiste de la mixité sociale en habitation. « Ils contribuent à augmenter la densité du territoire et atteignent les objectifs de mixité », ajoute celle qui a collaboré à l’étude avec Juan Torres.

« Il vaut mieux éviter que des retraités et des familles avec enfants résident à proximité, par exemple. Les modes de vie sont trop différents pour se concilier. »

– Annick Germain

Cette dernière a permis de déterminer les clés du succès dans la mise en œuvre de la mixité sociale. Le bon dosage entre les écarts de richesse en est une. Alors que de grandes disparités économiques peuvent coexister dans un même quartier, il est préférable de ne pas les faire se voisiner dans un même immeuble, soutient Annick Germain. La prudence vaut aussi pour les écarts générationnels, selon elle. « Il vaut mieux éviter que des retraités et des familles avec enfants résident à proximité, par exemple. Les modes de vie sont trop différents pour se concilier.» Qu’en est-il de la mixité ethnoculturelle? « En règle générale, elle ne complique pas la vie quotidienne, l’intégration se faisant même plutôt bien.»

Aménager le vivre-ensemble

La conception des espaces partagés a par ailleurs un impact sur la qualité de la cohabitation. « Les cours intérieures peuvent devenir des caisses de résonance, illustre la chercheuse. Les occupants dont les habitations donnent directement sur la cour sont souvent dérangés par le bruit quand les enfants jouent. Ils éprouvent aussi un sentiment d’intrusion dans leur intimité parce qu’ils ont l’impression d’être vus par tout le monde. Leur confort en est affecté.»

En revanche, les chocs entre les modes de vie peuvent être atténués par des entrées et des aires de circulation distinctes. La mixité a ses limites.

Il y a également un enjeu d’harmonisation entre les types d’habitations. « Les logements abordables doivent être le plus similaire possible aux copropriétés pour que celles-ci ne perdent pas de valeur, précise Juan Torres. C’est un défi de créer une variété de types d’unités sans pénaliser les uns ou les autres. Les unités doivent sembler homogènes ou, du moins, ne pas mettre en évidence les différences.»

Bref, l’exploration se poursuit pour trouver les meilleures solutions. « Il y a des leçons à tirer de chaque projet », conclut-il.

Une question d’équilibre

La plus grosse difficulté à laquelle ont fait face les concepteurs de Cité l’Acadie, dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville à Montréal, est celle de l’emplacement. « Le lot est enclavé entre de grands axes routiers. Il y a en plus une ligne de haute tension à proximité. Il a fallu se questionner sur le meilleur emplacement pour chacun des bâtiments de façon à offrir des vues sur le parc Marcelin-Wilson, limiter les inconvénients liés au bruit, et ce, pour tous les occupants. Ce n’était pas évident de trouver l’équilibre pour éviter la ségrégation », affirme Sebastian Campanella, architecte chez Campanella & Associés.

Il considère avoir « réussi à faire un projet qui fonctionne et qui répond aux besoins des différentes clientèles ». Néanmoins, il constate que les résidents ont eu tendance à se regrouper naturellement selon leurs profils socio-économiques. « En tant qu’architectes, on aimerait créer une mixité complète. Mais c’est un objectif difficile à réaliser, et qui va au-delà de la planification architecturale. »

Cité l’Acadie, Montréal, Campanella & Associés architecture + design. Photo : Joe Zhou (Inex Photo)
Cité l’Acadie, Montréal, Campanella & Associés architecture + design. Photo : Joe Zhou (Inex Photo)

Depuis la Cité l’Acadie, sa firme a conçu d’autres projets à mixité sociale dans
la région montréalaise qui ont permis aux architectes d’acquérir une expertise. « Cela reste des projets plus complexes à réaliser parce qu’ils mobilisent un plus grand nombre d’intervenants, notamment plusieurs instances municipales, comparativement aux projets à clientèle unique », ajoute-t-il.