Une cabane de pêche à l’anguille, Rivière-Ouelle Photo : Ruralys
Une cabane de pêche à l’anguille, Rivière-Ouelle.
Photo : Ruralys

Un village côtier, une plaine agricole, les abords d’un canal maritime : de tels lieux forgent le paysage et l’identité locale – d’où l’importance de les protéger. Le Québec s’est donné les moyens de le faire avec la désignation « paysage culturel patrimonial », adoptée en 2012. Or, obtenir cette reconnaissance se révèle long et ardu.

Le concept de paysage culturel comme bien collectif a fait du chemin ces dernières années. En 1995, l’organisation des États généraux du paysage a mené, l’année suivante, à la création du Conseil du paysage québécois. En 2000, cet organisme de sensibilisation a adopté la Charte du paysage québécois, qui a pour objectif la prise en compte du paysage dans les projets privés et publics. Puis, en 2012, l’inclusion de la désignation « paysage culturel patrimonial » dans la refonte de la Loi sur le patrimoine culturel a marqué une étape  de plus en offrant la possibilité de protéger officiellement certains paysages. Mais encore faut-il tracer les contours de cette notion.

Nature et culture

Il existe plusieurs définitions du terme « paysage culturel patrimonial ». Pour l’UNESCO, c’est une « œuvre conjuguée de l’homme et de la nature » qui fait partie de « l’identité collective »; autrement dit, c’est l’interaction significative entre l’humain  et son milieu naturel qui le distingue. Cette définition englobe autant les paysages créés intentionnellement, comme les parcs ou les jardins, que ceux qui ont évolué en fonction de l’occupation du territoire, comme un village à flanc de montagne.

La loi québécoise sur le patrimoine ajoute quant à elle d’autres dimensions au concept. Ainsi, c’est aux collectivités qu’il revient de reconnaître le caractère remarquable d’une portion de leur territoire. Les gens qui l’habitent doivent prendre part au projet de conservation et de mise en valeur du site en raison de son intérêt « historique, emblématique ou identitaire ». Dans l’esprit de la loi, la protection du paysage ne peut pas être imposée à une population.

« C’est là le caractère novateur du processus menant à la reconnaissance », affirme Patrick Marmen, chercheur associé à la Chaire en paysage et environnement  de l’Université de Montréal et président du Comité Jacques-Viger, à la Ville de Montréal. « Les notions d’appropriation et d’attachement au territoire y sont très importantes, souligne-t-il. La désignation doit reposer sur l’élaboration d’une démarche participative. »

Cette exigence se révèle toutefois difficile à respecter. « C’est parfois essoufflant de maintenir la mobilisation du milieu. Le processus pour obtenir la désignation peut s’étaler sur plusieurs années. Et c’est peut-être ce qui explique l’absence de reconnaissance à ce jour », ajoute le chercheur.

De multiples étapes

En effet, depuis la refonte de la Loi, le MCC a reçu une seule demande de désignation d’un site comme paysage culturel patrimonial. Cette demande provient de Rivière-Ouelle, une municipalité d’un millier d’habitants du Bas-Saint-Laurent. La démarche, lancée dès 2013, a été jalonnée par la tenue de diverses études, la mise en place d’un plan d’implantation et d’intégration architectural (PIIA), la réalisation d’un diagnostic paysager, la rédaction d’une charte paysagère et plusieurs consul­tations publiques. Si bien que ce n’est qu’en septembre 2019 que la munici­palité a déposé au MCC son plan de conservation des secteurs de Pointe-aux-Orignaux et de Pointe-aux-Iroquois.

Situés sur le littoral du Saint-Laurent, ces deux secteurs constituent un lieu phare de la pêche à l’anguille au Québec. C’est aussi une zone agricole et un lieu  de villégiature. « C’est un endroit chargé  de son histoire maritime où les gens se rencontrent et socialisent. Ils ont donc à cœur de le préserver », explique Nancy Fortin, agente de développement à la municipalité de Rivière-Ouelle.

« Il est vrai que la démarche est longue et exige des ressources humaines et financières importantes », convient la fonctionnaire. Néanmoins, la municipalité a su conserver sans trop d’efforts la cohésion entre les parties prenantes, tant les élus de la MRC de Kamouraska que la population.

Dans sa démarche, Rivière-Ouelle a pu compter sur l’accompagnement de Ruralys, un centre d’expertise en patrimoine, qui a procédé à une étude de l’aire patrimoniale (inventaire architectural, caractérisation du paysage, potentiel archéologique). La MRC a de plus bénéficié d’une subvention gouvernementale pour la réalisation du diagnostic paysager (voir « Caracté­risation de paysage », ci-dessous). Le MCC a aussi été « présent à chacune des étapes pour nous conseiller sur les orientations prises », ajoute Nancy Fortin.

Mais plus d’un an après le dépôt de son dossier, la municipalité attend toujours la réponse du ministère.   

Le secteur de la Pointe-aux-Iroquois, Rivière-Ouelle Photo : Jean Vézina
Le secteur de la Pointe-aux-Iroquois, Rivière-Ouelle. Photo : Jean Vézina

Une désignation, pour quoi faire ?

Outre la complexité du processus, s’il y a peu de demandes de désignation comme paysage culturel patrimonial, c’est aussi parce qu’il est difficile d’établir la valeur ajoutée qu’apporte ce statut. « Les régions se demandent si les retombées seront proportionnelles aux efforts investis », dit Nicole Valois, architecte paysagiste et professeure à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal. 

En désignant un paysage culturel patrimonial, le gouvernement reconnaît ses caractéristiques paysagères remarquables qui méritent d’être préservées et mises en valeur. « C’est vendeur pour attirer les touristes, mais cela peut aussi entraîner des devoirs et des obligations pour assurer la protection et le développement du territoire, et ce, sans lui faire perdre son caractère unique », souligne Nicole Valois. De plus, la désignation n’est pas éternelle : elle doit être renouvelée tous les cinq ans.

Processus en révision 

L’outil reste donc à perfectionner, estime Patrick Marmen, qui suggère notamment la création de désignations intermédiaires pour souligner les étapes franchies et les efforts soutenus des municipalités durant la démarche. « Cela aurait un effet motivant.  De plus, ce serait un moyen pour la population de faire savoir à un éventuel promoteur qu’elle tient à son paysage. »

La démarche pourrait néanmoins se transformer. Le MCC travaille actuellement à un plan d’action afin d’améliorer ses pratiques de gestion du patrimoine, les paysages compris. L’exercice fait suite au rapport déposé par la vérificatrice générale du Québec en juin dernier, qui déplorait les longs délais de traitement des demandes et les lacunes dans la stratégie d’intervention du ministère en matière de protection du patrimoine. « Plusieurs pistes seront étudiées », mentionne le MCC, qui a répondu à nos questions par courriel, mais sans donner plus de détails.

À Rivière-Ouelle, c’est avec fébrilité qu’on attend la décision du ministère. « C’est tout ce qui nous manque pour mettre notre plan de conservation en œuvre », affirme Nancy Fortin, qui espère que d’autres régions suivent l’exemple de sa municipalité.

Caractérisation de paysage

Une démarche à plusieurs dimensions

Il est nécessaire de bien comprendre un paysage afin de poser les meilleurs gestes possibles en matière de préservation et de développement. Pour ce faire, la réalisation d’un diagnostic paysager est indispensable. « Il constitue souvent la première étape d’étude en vue de la reconnaissance d’un paysage culturel patrimonial », affirme Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, architecte paysagiste à la coopérative Les Mille Lieux, spécialisée en développement et en aménagement du territoire.

Le diagnostic se fonde sur une étude de caractérisation du paysage, qui consiste à l’explorer de fond en comble. « On l’analyse dans ses multiples dimensions : géophysiques, évolutives et socioculturelles. Et pour cela, on utilise un ensemble de méthodes et d’outils pour documenter et mettre en valeur sa singularité », explique-t-il.

Bloc-diagramme des dynamiques paysagères du mont Pinacle, dans la MRC Brome-Missisquoi. Image : Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, Les Mille Lieux
Bloc-diagramme des dynamiques paysagères du mont Pinacle, dans la MRC Brome-Missisquoi. Image : Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, Les Mille Lieux

La superposition de photos aériennes, anciennes et actuelles, et de données liées au relief, à la composition des sols,  au réseau hydrographique, à la couverture végétale ou à l’occupation du site permet de définir et de délimiter les entités de paysage, soit les parties relativement homogènes du territoire (une zone boisée ou un littoral, par exemple).

Une visite des lieux et des rencontres avec des gens qui les habitent s’imposent également. Louis-Philippe Rousselle-Brosseau chausse alors de bonnes bottes de marche et emporte… des tubes d’aquarelle. « On part en exploration terrain pour plusieurs jours,  il faut donc être bien équipé pour de longues marches sur un territoire présentant plus ou moins de relief. Quant à l’aquarelle, c’est encore la technique la plus efficace et la plus rapide pour dessiner le paysage. Elle exige de s’arrêter pour mieux l’observer  et le comprendre. »

Ce travail mène le plus souvent à la création d’atlas ou de plans de paysages qui permettent de saisir la valeur des sites en question, leurs dynamiques et les enjeux liés à leur transformation. Bref, un outil essentiel d’aide à la décision.

Carte de l’entité paysagère du bassin du lac Brome dans la MRC Brome-Missisquoi Image : Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, Les Mille Lieux
Carte de l’entité paysagère du bassin du lac Brome dans la MRC Brome-Missisquoi. Image : Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, Les Mille Lieux