Église St. James, Trois-Rivières, réfection de l’enveloppe par Marie-Josée Deschênes architecte Photo : Pierre St-Yves
Église St. James, Trois-Rivières, réfection de l’enveloppe par Marie-Josée Deschênes architecte.
Photo : Pierre St-Yves

Conserver et mettre en valeur les ensembles patrimoniaux sans les dénaturer représente tout un défi. Voici quatre projets d’un peu partout qui prouvent que c’est possible.

Quartier historique de Trois-Rivières (Québec, Canada)

Une leçon d’histoire

Inscrit au registre québécois des sites patrimoniaux en 1964, le centre historique de Trois-Rivières rassemble des bâtiments qui ont été les témoins immobiles du régime français, puis de la Conquête anglaise. De récents projets ont permis de refaire une beauté à certains d’entre eux, dont l’église St. James et son monastère, qui ont pignon sur la rue des Ursulines.

« Il s’agit d’un ensemble exceptionnel dont la valeur était peu reconnue [avant les travaux] », estime l’architecte Marie-Josée Deschênes, qui a dirigé les travaux de réfection de l’enveloppe extérieure de 2013 à 2015. S’il est si important, selon l’architecte, c’est parce qu’« il marie les patrimoines français et anglais ». En d’autres mots, les caractéristiques architecturales des deux régimes coloniaux s’y superposent.

L’église et son monastère, vestiges de la présence des Récollets en Nouvelle-France, ont été érigés en 1742 et 1754 respectivement, avant d’être abandonnés par l’ordre religieux au moment de la Conquête anglaise. L’ensemble, rebaptisé St. James, a finalement été repris par la communauté anglicane de Trois-Rivières au 19e siècle.  

Toujours debout quelque 250 ans après son érection, l’ensemble ne payait cependant pas de mine, révèle la directrice générale de Culture Trois-Rivières, Nancy Kukovica. « La structure était solide, mais il y avait de gros travaux à faire : le clocher penchait, les portes et les fenêtres étaient désuètes, et le toit devait être refait, tout comme la maçonnerie », énumère-t-elle.

Église St. James, Trois-Rivières, réfection de l’enveloppe par Marie-Josée Deschênes architecte Photo : Pierre St-Yves
Église St. James, Trois-Rivières, réfection de l’enveloppe par Marie-Josée Deschênes architecte. Photo : Pierre St-Yves

Supprimer l’incongru

À ces travaux s’est entre autres ajouté le remplacement de l’isolation dans le grenier. « Ces bâtiments [l’église et le monastère] avaient été rénovés au fil du temps, mais les interventions n’avaient pas toujours été adéquates », souligne Marie-Josée Deschênes, donnant en exemple de l’uréthane appliqué directement sur la maçonnerie. Dans ce cas précis, les ouvriers ont réussi à le retirer, puis à mettre en valeur la façade d’origine. Les pierres ont  été rejointoyées, puis recouvertes d’un enduit.

Ce choix a créé la polémique : « Tout le monde, et le maire en particulier, voulait savoir pourquoi on ne laissait pas les pierres apparentes, mais ces pierres des champs ne sont pas faites pour être dénudées, se défend l’architecte. L’église n’a d’ailleurs jamais eu cet aspect. L’idée était d’enlever les mauvaises interventions. » C’est cette philosophie qui a guidé toutes ses décisions dans  le projet.

Le budget a toutefois limité son champ d’action : « Dans un monde idéal, nous aurions fabriqué l’enduit nous-mêmes à partir de sable et de chaux, mais c’était trop cher, illustre Marie-Josée Deschênes. Nous avons donc utilisé un enduit prémélangé. » Pour les mêmes raisons, l’architecte a dû faire une croix sur son idée d’exposer la charpente à l’intérieur, et dû troquer le cuivre de la toiture pour de l’acier Galvalume, plus abordable.

Cinq ans plus tard, le moment est maintenant venu d’en rénover l’intérieur, qui abritera dès 2022 le lieu de création et de diffusion La Fabrique de théâtre insolite. Ce projet de la compagnie trifluvienne Les Sages Fous  ne nécessitera pas autant de précautions, puisque seule l’enveloppe extérieure est classée. Préserver la mémoire du lieu demeure néanmoins une grande préoccupation, assure Nancy Kukovica.

Centre urbain historique de Kilkenny (Irlande)

Esprit médiéval

Vue à vol d’oiseau d’Evans Home, un bâtiment en H qui a été largement restauré sur près de 10 ans. À gauche : les deux nouveaux pavillons. Kilkenny, Butler Gallery at Evans Home. Photo : Kilkenny County Council
Vue à vol d’oiseau d’Evans Home, un bâtiment en H qui a été largement restauré sur près de 10 ans. À gauche : les deux nouveaux pavillons.
Butler Gallery at Evans Home, Kilkenny. Photo : Kilkenny County Council.

La ville de Kilkenny est connue pour la bière rousse qui porte son nom, mais aussi pour ses monuments historiques soigneusement conservés. Les autorités locales la présentent comme « la ville médiévale la mieux préservée d’Irlande ». De fait, ses deux cathédrales, son abbaye, son château et ses ruelles étroites forment, sur la rive ouest de la rivière Nore, le Medieval Mile, un quartier regroupant certains des plus précieux joyaux du patrimoine bâti irlandais.

L’adoption du County Kilkenny Heritage Plan, un plan de préservation du patrimoine de la région mis au point par le Kilkenny Heritage Forum sous la direction de la Ville il y a une dizaine d’années, n’est pas étrangère à ce succès. « Nous avons réussi à conserver une grande partie du patrimoine bâti dans le centre historique », reconnaît Evelyn Graham, architecte chargée de projet au conseil régional de Kilkenny.

D’une rive à l’autre

L’architecte a récemment dirigé la restauration d’un ancien refuge datant de 1818, du côté est de la Nore cette fois. Nommé Evans Home, le bâtiment en pierre grise (de la roche calcaire de Kilkenny) en forme de H a été converti en galerie d’art contemporain. Le projet s’est échelonné sur 10 ans. La dernière phase, chapeautée par l’agence McCullough Mulvin Architects, a culminé avec l’inauguration des nouveaux espaces en 2020, après deux ans de travaux. « Il s’agit d’un élément important du Medieval Mile, même si le bâtiment est situé sur la rive opposée de la rivière », juge-t-elle.

En amont de ce projet, des travaux de conservation préliminaires avaient été effectués dans le bâtiment au début des années 2010, dont le renouvellement des gouttières et des tuyaux de descente pluviale en fonte, la réparation et la reconstruction de huit cheminées et la restauration de quatre chambranles de porte. 

Ces deux dernières années, la restauration a surtout touché l’enveloppe. Les architectes ont mis l’accent sur la réutilisation des matériaux et la restauration des composants en place : le toit a été réparé en utilisant les tuiles existantes, les pierres d’origine ont été rejointoyées avec un nouveau mortier à la chaux et cinq fenêtres d’origine de la façade arrière ont pu être conservées.

À l’intérieur, les boiseries et les finitions existantes ont été mises en valeur lorsque c’était possible, tout comme les structures de bois et le plâtre des murs. Certains sols en pierre ont été restaurés au rez-de-chaussée.

L’ancien refuge a en outre été agrandi. Les deux nouveaux pavillons, deux simples boîtes noires de deux étages, abritent entre autres une galerie d’art numérique, un ascenseur et des toilettes répondant aux normes d’accessibilité universelle, décrit la chargée de projet dans un rapport. « Les détails et les matériaux d’Evans Home sont contrebalancés par la simplicité de la nouvelle construction », précise-t-elle.

Enfin, les interventions sur les murs d’enceinte ont été réduites au minimum afin de ne pas altérer leur apport au caractère de l’ensemble; on en a simplement retiré la végétation envahissante, puis on a rejointoyé la pierre à l’aide de mortier de chaux.

Avant les travaux. Photo : Photo : Brian Cregan
Après les travaux. Photo : Brian Cregan

Lier le passé et l’avenir

« Le projet a été conçu avec soin, conformément aux fondements de la pratique actuelle en matière de conservation », explique Evelyn Graham. L’architecte ajoute avoir préconisé un aménagement flexible afin de faciliter d’éventuelles reconversions. 

Cette renaissance d’Evans Home s’inscrit donc dans la longue durée, non seulement en raison du riche passé de l’édifice, mais aussi de son avenir prometteur.

Centre historique de Greenbelt (Maryland, États-Unis)

Une banlieue atypique

Centre commercial  Roosevelt Center, Greenbelt. Photo : Isabelle Gournay
Centre commercial Roosevelt Center, Greenbelt. Photo : Isabelle Gournay

À quelque 20 kilomètres de la Maison-Blanche, la ville de Greenbelt, au Maryland, a quelque chose d’anachronique dans le paysage urbain du 21e siècle. Érigée à la fin des années 1930 pour relancer l’industrie de la construction dans le cadre du New Deal, cette agglomération boisée où il fait bon vivre demeure, à la veille de son centenaire, quasi inaltérée.

De la piscine au centre commercial, en passant par les habitations de brique, de béton ou de bois d’abord destinées à la classe moyenne inférieure, le lotissement d’origine bénéficie aujourd’hui de protections patrimoniales importantes.

Certes, quelques bâtiments ont subi des modifications moins heureuses, mais cette ère est révolue, estime l’historienne de l’architecture Isabelle Gournay, qui a élu domicile à Greenbelt il y a une quinzaine d’années et siège aujourd’hui au comité consultatif d’urbanisme de la Ville. Toute modification au patrimoine bâti doit obtenir l’aval de l’État, celui du comté, celui de la municipalité et, finalement, celui de la coopérative d’habitation Greenbelt Homes Inc. (GHI). Cet organisme gère, depuis les années 1950, toutes les maisons ainsi que deux immeubles d’appartements de la ville.

« La coop est très consciente de la valeur historique des bâtiments, même s’il y a parfois des tensions entre les besoins individuels et le souci de mémoire collective », résume Isabelle Gournay en entretien téléphonique, ajoutant que les citoyens membres ont en général « le désir et la volonté de participer [à la préservation des lieux] ».

Un ensemble de maisons en rangée, Greenbelt. Photo : Isabelle Gournay
Un ensemble de maisons en rangée, Greenbelt. Photo : Isabelle Gournay

Pour l’amour du patrimoine moderne

Selon cette professeure retraitée de l’École d’architecture de l’Université du Maryland, les citoyens et les autorités ont pris conscience de la valeur patrimoniale de Greenbelt au début des années 1980. « À l’époque, l’école a déménagé à l’extérieur de la ville, raconte-t-elle. Quand certaines personnes ont voulu démolir le bâtiment d’inspiration Art déco laissé vacant, il y a eu une levée de boucliers. » Ces réactions ont incité la Ville à convertir l’édifice en centre communautaire tout en préservant son caractère.

Ainsi, tant du côté de la municipalité que de celui de la coopérative GHI, des efforts ciblés visent à préserver le caractère unique de Greenbelt : réfection des toits d’ardoise des maisons, réaménagement de la place publique centrale incluant la reconstruction à l’identique des bancs datant de 1937 et restauration des sculptures qui ponctuent le paysage de la petite localité de banlieue, notamment.

« À Greenbelt, la plupart des éléments emblématiques non seulement architecturaux, mais aussi éthiques et communautaires restent intacts », conclut l’historienne dans Iconic Planned Communities and the Challenge of Change, un essai qu’elle a publié en 2019.

Carte de Greenbelt
Carte de Greenbelt

Des travaux balisés

N’empêche, le parc immobilier se fait vieillissant. La coopérative GHI a donc mis en place un projet-pilote visant à encadrer les rénovations, financées à même les cotisations mensuelles des membres. Des exemples d’améliorations proposées pour les habitations en 2020 : installation d’un nouveau système de chauffage, changement des fenêtres et des portes ou pose d’un nouveau revêtement extérieur. Dans tous les cas, les membres ont le choix entre différents matériaux sélectionnés par les responsables de la coop.

C’est en accompagnant et en éduquant ses citoyens que Greenbelt assurera la pérennité de son centre historique en tant que milieu de vie, selon Isabelle Gournay.

Cité satellite du Lignon, à Vernier (Suisse)

Un chantier monumental

Cité satellite du Lignon, Vernier, Georges Addor, rénovation par Jaccaud Spicher Architectes Associés. Photo : JSAA
Cité satellite du Lignon, Vernier, Georges Addor, rénovation par Jaccaud Spicher Architectes Associés. Photo : JSAA

Spectaculaire : le qualificatif n’est pas trop fort pour décrire la cité du Lignon, le plus grand complexe résidentiel suisse. Situé dans la commune de Vernier, en périphérie de Genève, et édifié entre 1963 et 1971 selon des plans de l’architecte Georges Addor, l’ensemble classé monument historique a été pensé pour accueillir jusqu’à 10 000 habitants. Ses 2780 appartements sont répartis entre une barre d’immeubles locatifs de 12 à 18 étages et deux tours de 26 et 30 étages. Le tout forme une ligne brisée ininterrompue de plus d’un kilomètre le long du Rhône. 

La sauvegarde de cette cité qualifiée de « quasi intouchable » dans les pages de la Tribune de Genève passe néanmoins par un vaste programme de restauration. « Si l’ensemble du Lignon conserve une remarquable homogénéité plus de 50 ans après sa construction, grâce à un système constructif rationnel et une mise en œuvre de qualité, des travaux importants sont requis afin de répondre au besoin de mise en conformité avec les normes énergétiques contemporaines et d’assurer la pérennité de l’ensemble », résume un document technique de l’agence Jaccaud Spicher Architectes Associés (JSAA), mandatée par le Comité central du Lignon, l’association des propriétaires, pour établir une stratégie en vue de ces rénovations.

L’ajout d’un double vitrage derrière les fenêtres à simple vitrage devrait générer des économies d’énergie d’environ 40 %. Image : JSAA
L’ajout d’un double vitrage derrière les fenêtres à simple vitrage devrait générer des économies d’énergie d’environ 40 %. Image : JSAA

Rénover de l’intérieur

Le projet a entre autres pour objectif d’améliorer la performance thermique des bâtiments de la barre sans dénaturer les façades, et ce, dans un cadre budgétaire serré. Puisque le remplacement de l’enveloppe extérieure a été jugé trop coûteux, le modèle choisi privilégie le remplacement de l’isolation extérieure actuelle par une couche d’isolation intérieure en matière synthétique, le remplacement des joints de fenêtres et de divers éléments de façade endommagés, le renouvellement du pare-vapeur et le nettoyage de la façade. Dernière intervention, mais non la moindre : l’installation d’un double vitrage derrière les fenêtres extérieures à simple vitrage, intervention qui permettrait des économies d’énergie de l’ordre de 40 %.

Ces rénovations par l’intérieur, qui concernent aussi les loggias et les salles de bain de même que certains espaces communs comme les coursives et les halls d’entrée, ont apporté leur lot de défis, explique pour sa part l’entreprise en construction Losinger Marazzi. On apprend sur son site Web que les travaux ont été menés en suivant une planification précise, « avec des délais très courts dans un souci constant d’usage des espaces ».

N’empêche, les résidents ne sont pas au bout de leurs peines. Ce chantier colossal lancé au début du millénaire ne se terminera pas avant 2022. C’est le prix à payer pour la sauvegarde du patrimoine.

Cité satellite du Lignon, Vernier, Georges Addor, rénovation par Jaccaud Spicher Architectes Associés Photo : JSAA
Cité satellite du Lignon, Vernier, Georges Addor, rénovation par Jaccaud Spicher Architectes Associés Photo : JSAA
Fenêtres extérieur Lignon
Cité satellite du Lignon, Vernier, Georges Addor, rénovation par Jaccaud Spicher Architectes Associés Photo : JSAA