Baie-Saint-Paul, Québec Photo : S. Lemyre | Adobe Stock
Baie-Saint-Paul, Québec Photo : S. Lemyre | Adobe Stock

À Barcelone comme à Baie-Saint-Paul, conjuguer tourisme et vie locale n’est pas toujours aisé. Comment éviter que les quartiers patrimoniaux ne soient réduits à de simples décors pour photos souvenirs ?

Quelque 4,5 millions de touristes visitent annuellement la ville de Québec. De ce nombre, une bonne partie arpente les rues du Vieux-Québec. Michel Masse, président du Comité des citoyens du Vieux-Québec (CCVQ), y vit depuis plus de 20 ans. Il connaît le quartier sous toutes ses coutures et il a été témoin des changements qui l’ont modifié au fil du temps.

« C’est particulier d’habiter dans un bâtiment qui a 250 ans, où un personnage important de notre histoire a peut-être vécu. De savoir qu’on fait partie de la continuité. Vivre ici, c’est vivre l’histoire au jour le jour », dit-il. Il constate néanmoins que ce quartier qui lui est si cher gagnerait à mieux équilibrer tourisme et qualité de vie, car les résidents et les commerces de proximité y perdent du terrain.

Les données tendent à lui donner raison. Selon la Société de développement commercial du Vieux-Québec, 90 % du chiffre d’affaires des commerces du coin provient du tourisme. Le nombre de résidents, pour sa part, diminue constamment, même si l’exode semble ralentir. Entre 2011 et 2016 (année du dernier recensement), la population a baissé de seulement 2 % dans le quartier, contre 9,3 % entre 2006 et 2011.

Il y a donc de l’espoir pour ce quartier emblématique de la capitale nationale, comme pour d’autres secteurs patrimoniaux. Et il existe des solutions pour renverser la vapeur.

Le Vieux-Québec Photo : Pixabay
Le Vieux-Québec Photo : Pixabay

Des services pour la population locale

De l’avis de Michel Masse, la présence de commerces de proximité est incontour­nable. « Pour garder la population, il faut lui donner accès aux choses élémentaires : faire l’épicerie, se faire couper les cheveux, faire réparer ses souliers… »

Au-delà du volet commercial, le président du CCVQ souligne que d’autres services, comme les parcs ou les garderies, favorisent la vitalité d’un quartier. « On travaille fort avec la Ville pour aménager d’autres aires de jeux dans le Vieux-Québec ou, à tout le moins, améliorer celles qui existent déjà afin d’attirer des familles ici », ajoute-t-il.

Ces efforts seront d’ailleurs récompensés, puisqu’un terrain en friche depuis des décennies deviendra, à l’été 2021, les Jardins du Corps-de-Garde. L’espace accueillera des arbres, des plantes, des zones de jeu, un jardin communautaire et des aires de détente favorisant les rencontres. « L’endroit sera axé sur les citoyens, assure Michel Masse. Ils pourront s’y retrouver pour socialiser. »

D’autres villes du monde ont trouvé des solutions créatives pour composer avec le recul de la vie de quartier. « En France, pour contrer l’offre consacrée seulement aux touristes, les villes ou les associations de commerçants ont un rôle à jouer. Elles possèdent un certain nombre de locaux qu’elles louent à des commerces à l’intention des résidents. Le concept existe aussi en Belgique », donne en exemple Christian Savard, directeur de l’organisme Vivre en Ville.

Selon lui, en demeurant proactives, les autorités peuvent maintenir une bonne diversité de services.

Jardins du Corps-de-Garde, Québec, Ville de Québec. Image : Ville de Québec
Jardins du Corps-de-Garde, Québec, Ville de Québec. Image : Ville de Québec

Un travail d’équipe

Le maire de Baie-Saint-Paul semble partager cet avis. La municipalité d’un peu plus de 7000 habitants se penche sur cette question depuis plusieurs années. « La ville seule ne peut pas y arriver, pense le maire Jean Fortin. Elle doit s’allier à des partenaires et faire beaucoup de sensibilisation. » Baie-Saint-Paul travaille de concert avec les gens d’affaires, par exemple, pour favoriser la présence de commerces de proximité et établir une mixité harmonieuse dans le cœur de la ville.

« Il faut faciliter l’accès aux piétons et aux cyclistes, et s’assurer que les mesures que nous mettons en place visent d’abord la population locale », ajoute Jean Fortin.

À Baie-Saint-Paul, pour respecter la qualité du patrimoine bâti, les propriétaires d’une résidence ancienne inscrite à l’inventaire architectural de la Ville ou située à l’intérieur d’une zone de plans d’implantation et d’intégration architecturale peuvent profiter gratuitement d’un programme d’aide à la rénovation et des services d’un architecte. La firme Service d’aide-conseil en rénovation patrimoniale (SARP), située à Alma, guide les citoyens dans les actions à poser et réalise des esquisses de propositions de travaux.

L’idée n’est pas sans rappeler la Living City Initiative, en Irlande. En vigueur depuis mai 2015 dans six villes (Cork, Dublin, Galway, Kilkenny, Limerick et Waterford), ce programme permet aux propriétaires d’une maison d’au moins 100 ans de demander un allégement fiscal pour sa rénovation, à un taux de 10 % de leur revenu total par an pendant 10 ans – à condition qu’il s’agisse de leur lieu de résidence principal.

« Il faut prêter une oreille attentive aux citoyens pour répondre à leurs besoins, et faire confiance à leurs solutions, parfois surprenantes. »

– Dominique Poirat

La parole aux résidents

Pour Dominique Poirat, architecte pour le SARP, la concertation est la clé du succès. « Il faut prêter une oreille attentive aux citoyens pour répondre à leurs besoins, et faire confiance à leurs solutions, parfois surprenantes. C’est très important de travailler avec les résidents, notamment par des consultations régulières ou par le design participatif. Ça évite les conflits et les tensions », constate-t-elle.

L’architecte croit qu’il faut également promouvoir l’attachement des citoyens à leur quartier et veiller à leur cohabitation harmonieuse avec les touristes. Comment ? « En impliquant la population locale dans la planification urbaine ou dans l’offre de produits touristiques, par exemple. »

Le zonage à la rescousse

En portant une attention particulière à l’aspect résidentiel, les élus peuvent éviter la transformation d’une zone touristique en ville-musée.

« Pour maintenir une certaine proportion de résidents dans ces quartiers, les villes peuvent adopter un règlement de zonage qui contingente la quantité d’hébergement touristique, en limitant par exemple le nombre d’hôtels ou en interdisant les Airbnb permanents », dit Christian Savard.

Cela dit, il est possible de conserver l’équilibre sans décréter de telles interdictions. « Le quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec, a vu se multiplier l’offre d’Airbnb. Il demeure malgré tout un quartier populaire parce qu’on y trouve beaucoup de coopératives d’habitation. Il conserve ainsi une authenticité qui protège aussi sa vocation résidentielle », illustre celui qui vit tant à Montréal que dans la capitale.

Dominique Poirat souligne, pour sa part, que les quartiers à caractère patrimonial peuvent être sujets à l’embourgeoisement. « Les groupes communautaires ont alors un rôle à jouer pour déterminer les besoins des populations plus fragiles. »

D’autres initiatives inspirantes

De plus en plus de destinations incontournables du monde adoptent des mesures pour contrer les effets du tourisme de masse. C’est le cas de Venise, où près de 30 millions de personnes foulent la place Saint-Marc chaque année. Depuis 2019, les bateaux de croisière sont interdits dans le centre parce qu’ils fragilisaient les fondations de la ville. Les élus veulent également forcer les visiteurs à payer une taxe d’entrée allant de 3 à 10 euros selon la saison. Les sommes récoltées serviraient à nettoyer la cité des Doges.

Dubrovnik, popularisée par la série télé Game of Thrones, a de son côté imposé des quotas. Pour préserver la citadelle, 8000 visiteurs par jour, tout au plus, ont la chance de découvrir la ville.

Au Québec, Dominique Poirat croit qu’on peut s’inspirer des Îles-de-la-Madeleine. « Cette municipalité réussit vraiment à mettre en valeur et à préserver son patrimoine bâti et naturel. » Elle a adopté en 2006 une politique-cadre en matière de développement touristique; en 2011, de nouveaux règlements de zonage limitant les usages et les constructions dans ses milieux naturels; enfin, en 2017, sa propre Charte des paysages.

Michel Masse, qui constate que les nombreux autocars entraînent des problèmes de circulation dans son quartier, aimerait quant à lui que Québec emboîte le pas aux villes qui ont délimité le territoire où ces véhicules peuvent circuler.

Il est encore trop tôt pour le dire, mais la pandémie de COVID-19 pourrait aussi changer les choses. « Si elle a vidé le Vieux-Québec de ses touristes internationaux, souligne Michel Masse, elle fournit à la ville une belle occasion de diversifier ses activités et de se recentrer sur les besoins des résidents. »

Les autres grandes villes du monde pourraient aussi bénéficier de ce temps de réflexion. Car la vie de quartier, elle aussi, a ses attraits.

Trois écueils à éviter

1. Déserts saisonniers

Les touristes, en particulier au Québec, sont bien souvent saisonniers. Comme les oiseaux migrateurs, ils arrivent au printemps, puis nous quittent à l’automne pour des horizons plus cléments. Un quartier qui ne serait conçu que pour eux serait donc en profond décalage avec les besoins des résidents, qui y vivent toute l’année.

2. Exode des résidents

Le nombre grandissant d’hôtels et de lieux d’hébergement touristique crée notamment une pénurie de logements abordables pour les habitants et une hausse des prix de l’immobilier. L’augmentation du coût de la vie, provoquée surtout par l’embourgeoisement, pousse les habitants à quitter le quartier.

3. Cohabitation difficile

Victimes de leur succès, les villes très touristiques se caractérisent souvent par des transports surchargés, des restaurants bondés et un bruit incessant qui nuisent grandement à la qualité de vie des résidents. Les 1,6 million de Barcelonais doivent par exemple jouer du coude avec 30 millions de visiteurs par an. Les commerces de proximité cèdent également la place aux boutiques de souvenirs.