Qu'on parle d'inondations ou de consommation, la question de l'eau interpelle les architectes.
Au moment d’écrire ces lignes, l’ONU vient de publier un rapport-choc1 sur l’état de l’eau à l’échelle planétaire. Le monde se trouverait maintenant en situation de faillite hydrique. Notre utilisation de l’eau dépasserait la capacité de renouvellement des ressources.
Environ 35 % des milieux humides de la planète ont été asséchés depuis les années 1970. Environ 70 % des principales nappes phréatiques ont amorcé un déclin perceptible. Plus de la moitié de la production alimentaire mondiale se concentre dans des régions où les réserves d’eau diminuent ou sont instables. Pollution, changements climatiques ou consommation excessive : l’activité humaine est mise en cause.
Sans jeter l’éponge, l’intention du rapport est de changer les mentalités en matière de gestion de l’eau. Il invite les gouvernements à administrer les ressources qui restent avec parcimonie et vision, plutôt que de gérer les crises d’approvisionnement à la pièce.
À la fois ressource et aléa
La question touche aussi le Québec, qui jouit pourtant de réserves d’eau enviables. Et elle interpelle les architectes, qui ont en main plusieurs moyens d’action.
Comme on le lit dans le dossier de ce numéro d’Esquisses, certaines de nos municipalités ont récemment manqué d’eau en raison de sécheresses. À l’inverse, d’autres ont subi des inondations causées par des pluies torrentielles… Sans parler des crues printanières qui ont fait des milliers de personnes sinistrées ces dernières années. Ces situations, qu’on considérait comme rarissimes il y a 20 ans, se répètent et s’intensifient, nous rappelant cette relation nuancée que nous devons avoir avec l’eau : il faut à la fois la protéger et s’en protéger…
Les stratégies visant à augmenter la résilience du cadre bâti sont de plus en plus documentées et diffusées. L’organisme Architecture sans frontières Québec vient justement de publier le guide Cohabiter avec l’eau, un outil fort précieux pour adapter ou reconstruire (asf-quebec.org/resilience). Par ailleurs, si on cherche des moyens de protéger l’approvisionnement en eau, on en trouve un vaste éventail dans le tout nouveau Guide Mieux concevoir, adaptation par l’OAQ de l’AIA Framework for Design Excellence.
Ces publications sont utiles pour les architectes. Mais dans ce domaine comme dans d’autres, la profession ne peut pas agir seule. Ainsi, c’est avec le client qu’on doit d’abord fixer les paramètres de coûts, d’orientation conceptuelle et de qualité au moment de la planification des projets. Les disciplines du génie et de l’architecture de paysage sont d’autres complices essentielles lorsqu’on se tourne vers des stratégies telles que les toits verts, les jardins de pluie ou encore la récupération des eaux grises. Les municipalités ont aussi leur rôle à jouer lorsqu’il est question d’aménagement résilient. À nous de sonder ces univers et d’y associer notre vision.
Engagement citoyen
Cela dit, les mesures d’adaptation ne doivent pas occulter les causes des problèmes qu’on cherche à mitiger. Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est que notre société n’a pas su agir avec la vigueur qui s’impose devant les crises environnementale et climatique. Au courant des enjeux depuis la seconde moitié du 20e siècle, les gouvernements que nous avons élus auraient pu et dû faire beaucoup plus, beaucoup plus tôt. Comble d’insouciance, on les a vus ces derniers mois plier l’échine et faire d’inquiétants compromis, tant au fédéral qu’au provincial, sous prétexte d’équilibrer environnement et compétitivité économique.
Or, tant que nous serons en démocratie, nous sommes ces gouvernements. Comme citoyens et citoyennes, nous devons influencer, exiger, élire et parfois même nous faire élire ! Comme architectes, nous devons employer tous les moyens possibles pour faire valoir notre perspective unique sur la relation entre le bâti, l’environnement et le climat. En cette année électorale, j’invite la profession à faire preuve d’exemplarité civique et à exiger des actions et des programmes ambitieux et pérennes de la part de candidats et candidates. Parce qu’aujourd’hui, à l’échelle de la planète, même boire un simple verre d’eau est devenu un privilège.
1 Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations Unies, Global Water Bancruptcy : Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era, janvier 2026.