Malgré les averses extrêmes qui sont tombées sur certaines régions du Québec l’été dernier, bien des municipalités ont plutôt connu des pénuries d’eau en 2025. En cause : la sécheresse record qui a sévi à l’été et à l’automne. Un signal fort qui incite à une prise de conscience collective. Et les architectes font partie de la solution.
En 2025, un ballet de camions-citernes a été observé dans le sud du Québec. Il visait à alimenter en eau des résidentes et résidents de nombreuses municipalités comme Sutton, en Estrie, Venise-en-Québec, en Montérégie, et Saint-Ferdinand, dans le Centre-du-Québec. À l’origine de ce va-et-vient : un manque d’eau attribuable à une sécheresse hors du commun.
Au nord de Montréal, dans les Laurentides, la localité de Sainte-Sophie craint l’épuisement de la ressource. Son réseau d’aqueduc a atteint sa capacité maximale. « Nous ne pouvons traiter davantage d’eau dans nos usines ni en puiser davantage dans la rivière de l’Achigan [Jourdain] », prévient Matthieu Ledoux, directeur général de la Municipalité. L’été dernier, le cours d’eau a atteint un très bas niveau.
En novembre 2024, la Municipalité a décidé d’installer des compteurs d’eau dans les 800 résidences desservies par l’aqueduc, soit environ 10 % de sa population. Déjà, une centaine de foyers en sont équipés. Objectif poursuivi : diminuer la consommation d’eau. « Les compteurs contribuent souvent à changer les habitudes. Même si l’eau n’est pas facturée, on remarque que la consommation peut être réduite jusqu’à 20 % », mentionne le directeur général, qui espère que l’économie d’eau permettra d’alimenter de nouveaux bâtiments multilogements et d’accroître la population de la ville.
Recycler et réutiliser
Le Québec dispose de 3 % des réserves d’eau douce renouvelables de la planète, et 10 % de son territoire est constitué d’eau douce. Sans surprise, la population de la province est l’une des plus gourmandes en eau au Canada. Chaque Québécois et Québécoise consomme 245 litres d’eau par jour dans le secteur résidentiel1. La moyenne nationale est de 223 litres2.
Le mythe voulant que l’eau soit une ressource inépuisable est difficile à déboulonner. Pourtant, économiser l’eau potable est plus que jamais essentiel. Pour y parvenir, l’installation de dispositifs visant à réduire la consommation d’eau dans la salle de bain – appareils sanitaires à faible consommation, aérateurs, pommeau de douche à faible débit, par exemple – est devenue pratique courante. Le recyclage de l’eau de pluie et la réutilisation des eaux grises provenant des douches, baignoires, lavabos et laveuses est une autre avenue prometteuse.
Ces façons de faire ont d’ailleurs essaimé partout du Canada, particulièrement dans des bâtiments institutionnels et scolaires tels que le Fanshawe College, à London, en Ontario, et les pavillons Lassonde de Polytechnique Montréal, certifiés LEED Or.
On trouve aussi à Montréal l’édifice Normand-Maurice, également certifié LEED Or, un projet d’avant-garde sur lequel a travaillé, dès 2002, l’architecte Claude Bourbeau, associé principal et président de Provencher_Roy. « La toiture verte loge un marais filtrant vers lequel sont dirigées les eaux grises en provenance des lavabos. Une fois traitées, elles sont acheminées dans une citerne souterraine, où est également récupérée l’eau de pluie. Ces eaux sont ensuite utilisées pour les toilettes », explique-t-il.
Les exemples similaires sont nombreux, dont le Centre sur la biodiversité de l’Université de Montréal, où les eaux de pluie de la toiture sont filtrées, stockées, puis réacheminées dans les chasses d’eau et le bassin de la cour intérieure. L’eau de pluie joue aussi un rôle de premier plan au Centre intégré MTQ-CGER, à Montréal, dont le toit en collecte chaque année environ 840 000 litres. Elle sert à alimenter les sanitaires de l’édifice et les camions-citernes affectés au lavage des rues de la métropole.

Photo gracieuseté de Polytechnique Montréal
De multiples enjeux
Lorsqu’il est question de réutiliser et de recycler l’eau, les défis ne manquent pas, notamment en termes réglementaires. Au Québec, le Code de construction encadre de façon stricte l’utilisation de l’eau non potable (eaux grises ou eaux de pluie), qui doit être limitée surtout aux toilettes et aux urinoirs. Même si le Code national de la plomberie – Canada 2020 propose d’élargir ses usages entre autres aux machines à laver, aux éviers de service et aux réseaux d’irrigation, ces modifications n’ont toujours pas été intégrées au code provincial.
L’architecte Daniel Pearl, associé cofondateur de L’ŒUF Architectes et professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, estime d’ailleurs que la législation, très complexe, force parfois l’abandon de démarches porteuses ayant trait à la gestion des eaux pluviales.
À cela s’ajoutent les volets sanitaires et techniques. L’ingénieur Hugo Degroote, directeur général et fondateur de la firme de génie-conseil Phyto-HD, souligne qu’en plus de récupérer l’eau, il faut la traiter et la stocker, ce qui engendre des coûts supplémentaires. « Cela nécessite aussi d’installer une double tuyauterie pour la distribution de l’eau potable et celle de l’eau récupérée », précise-t-il. L’entretien de ces systèmes est aussi plus complexe.
Malgré tout, les mentalités évoluent, ce qui amène les architectes à contribuer activement à ces transformations. « Nous devons faire preuve de leadership en intégrant systématiquement cet enjeu dans nos projets et en agissant comme facilitateurs pour nouer des partenariats avec les municipalités », conclut Daniel Pearl avec conviction.