Les effets des changements climatiques se font sentir, et le Québec, aux prises avec des pluies diluviennes de plus en plus fréquentes, n’y échappe pas. Dans un tel contexte, adapter les nouvelles constructions et protéger le bâti contre les ravages de l’eau est devenu indispensable.
L’arrondissement de Saint-Laurent se devait d’agir. À au moins trois reprises, en 2024 et en 2025, sa population a été durement touchée par des inondations causées par des pluies diluviennes. Il faut dire que 70 % de la superficie de cet arrondissement du nord de Montréal est occupée par des industries et des commerces. Résultat : ce dernier compte un nombre important de surfaces minéralisées, qui le rendent vulnérable aux inondations.
Saint-Laurent n’est pas au bout de ses peines. Le nombre d’averses extrêmes et de courte durée devrait augmenter au cours des prochaines années en raison des changements climatiques. Selon les projections d’Ouranos – pôle d’innovation québécois sur l’évolution du climat –, le sud du Québec devrait connaître une hausse de l’intensité des épisodes de pluies abondantes de 15 % pour la période 2041-2070, et de 20 à 25 % pour 2071-21001.
Sur l’ensemble du territoire montréalais, depuis 2010, la quantité de précipitations en été a grimpé de 17 % par rapport à la moyenne des années 1991-2020. Les pluies très abondantes – déversant 50 mm d’eau, voire 100 – se sont multipliées au cours des dernières années, confirme le météorologue Réjean Ouimet, qui précise que 5 épisodes de plus de 100 mm de pluie ont eu lieu en 2023 au Québec2. Un fait inédit dans les annales de la météo au Québec.
Les pluies torrentielles font désormais partie de notre réalité, estime Philippe Gachon, professeur au Département de géographie de l’UQAM et directeur général du Réseau inondations intersectoriel du Québec (RIISQ), plateforme regroupant intervenants et intervenantes du monde gouvernemental, partenaires socioéconomiques et chercheurs et chercheuses pour aider le Québec à faire face aux inondations et à s’en protéger. « Nous nous trouvons dans une zone de l’Amérique du Nord sujette au phénomène du whiplash. Cela signifie que nous sommes soumis à une succession marquée et rapide d’un excès ou d’un déficit de précipitations », explique-t-il. Par exemple, 2025 a connu des pluies records pendant une partie de l’été, suivies par la plus longue sécheresse des 70 dernières années.
Les coupables ? Les blocages atmosphériques – des systèmes météo stagnants – attribuables aux changements climatiques, qui causent des surplus ou des manques d’eau. Et le fait que le Québec soit entouré d’eau pourrait accentuer le phénomène. Cela augmente l’humidité et les contrastes thermiques –différences entre la température de l’eau et celle des masses d’air –, deux facteurs qui contribuent à bloquer les systèmes météo et la circulation atmosphérique.
Des municipalités en action
Sachant leur arrondissement propice aux inondations, les élus et élues de Saint-Laurent ont adopté, en 2019, la Politique de développement durable, puis, en 2021, le Plan d’urgence climatique. Les objectifs sont multiples : préserver l’environnement, lutter contre les changements climatiques et assurer le développement durable de la communauté. L’arrondissement a aussi travaillé à réduire les risques d’inondation en aménageant 16 bassins de rétention, une cinquantaine de parcs éponges, des noues végétalisées (fossés bordés de végétation) et des rues drainantes ou éponges, présentant des saillies de trottoir végétalisées ou constituées de matériaux perméables.
Les bâtiments municipaux sont mis à contribution pour réduire les eaux de ruissellement. Alan DeSousa, maire de l’arrondissement, pense entre autres à la bibliothèque du Boisé, certifiée LEED Platine, qui possède deux bassins de surface végétalisés, situés de part et d’autre de l’entrée principale, pouvant recueillir un total de 418 m3 d’eau. Ces derniers sont équipés de régulateurs de débit permettant de contrôler le rejet d’eau vers le réseau municipal et d’éviter de le surcharger.
Saint-Laurent a aussi modifié sa réglementation pour inciter la population à se prémunir contre les inondations. Les propriétaires de bâtiments résidentiels de moins de cinq logements peuvent désormais remblayer l’entrée de leur garage en contre-pente (vers le bâtiment), sujette aux inondations. De plus, l’entrée charretière des nouvelles constructions devra dorénavant être inclinée vers la rue et non vers le bâtiment. « À l’été 2025, en collaboration avec Écohabitation et le Service de l’eau de la Ville de Montréal, nous avons offert des ateliers sur les façons d’augmenter la résilience des propriétés, par exemple en installant une porte de garage étanche, et sur les manières de reconstruire après une inondation », dit le maire.
Les constructions neuves sont aussi soumises à une nouvelle réglementation. « Dans les nouveaux bâtiments de cinq logements et plus, les accès au garage en contre-pente sont maintenant interdits », illustre Kenza Diboune, cheffe d’équipe de la Division de l’urbanisme de l’arrondissement. Les entrées d’un logement en sous-sol doivent également se trouver au-dessus du niveau moyen du trottoir.
De son côté, la Ville de Montréal a mis en place son Plan d’action sur la résilience face aux inondations lors de fortes pluies. L’un des volets intègre plusieurs outils destinés aux propriétaires, comme le programme de subventions RénoPlex, destiné aux travaux visant à réduire les risques d’inondation. Des mesures indispensables sur un territoire où plus du quart de la population réside dans des secteurs où l’eau est susceptible de s’accumuler dans des cuvettes lors d’averses intenses3 si l’on se fie à la carte Vulnérabilité aux crues de l’application Vulnérabilité aux aléas climatiques de l’agglomération de Montréal4. Les architectes ont d’ailleurs la responsabilité de tenir compte de celle-ci dans leurs projets, de même que des cartographies des zones inondables5.
Joël Courchesne, architecte à la Ville de Montréal, rapporte plusieurs actions visant à s’attaquer à ce problème, comme le Règlement 20-030, qui régit de façon plus stricte la gestion des eaux pluviales. Ce règlement comporte de nouvelles obligations, dont la déconnexion des drains de toit des égouts sanitaires. « Il faut désormais limiter leur débit et rediriger les eaux collectées vers des surfaces perméables, à une distance minimale des fondations. Cela aide à la percolation naturelle et contribue à recharger la nappe phréatique », spécifie-t-il.

Photo : gracieuseté de Paul Bernier, architecte
Un vaste éventail de solutions
Les architectes peuvent prêter main-forte. Dans un projet d’agrandissement d’une maison patrimoniale, à Châteauguay, l’architecte Paul Bernier a fait preuve d’ingéniosité. « Le raccord reliant le nouveau bâtiment à l’ancien ne touche pas le sol afin de laisser le passage au ruissellement de l’eau provenant du boisé adjacent », souligne-t-il. Les matériaux ont été choisis en fonction des contraintes liées à l’eau (cèdre imputrescible, béton), et l’extension a été construite sur une fondation de béton surélevée, qui recevra la plupart des éclaboussures de l’eau qui ruisselle. Le nouvel ajout à la propriété est pourvu d’un toit vert afin de retarder l’écoulement de la pluie sur le terrain. Ce dernier est d’ailleurs constitué de matériaux perméables, comme des galets de rivière. Enfin, la façade arrière de l’agrandissement est faite de cèdre blanc local, disposé en lattes verticales et à claire-voie, qui pourront sécher facilement.
Paul Bernier a également dessiné les plans d’une résidence à Oka, au bord du lac des Deux Montagnes, tout juste hors de la zone d’inondation 100 ans. L’architecte a imaginé différentes mesures – forme atypique du bâtiment, dimensions restreintes, emplacement près de la rue – pour répondre aux contraintes imposées par l’eau. Le toit présente de larges débords afin de protéger les murs de la pluie. « L’eau fait partie de l’équation. On doit donc travailler avec cet élément et non pas contre », ajoute-t-il, invitant les architectes à intégrer cette réalité dans leur travail de conception.
À cet égard, la dernière mouture de Cohabiter avec l’eau – guide d’adaptation pour des bâtiments résilients aux inondations6, élaboré par Architecture sans frontières Québec (ASFQ), propose plusieurs idées concrètes. Claire Delaby, architecte, chargée de recherche – Résilience climatique à ASFQ, a participé à la rédaction du document. Elle souligne qu’il n’y a pas de recette unique. « On privilégie plutôt l’approche en “fromage suisse” [par couches]; en combinant les mesures, on réduit les vulnérabilités potentielles. »
Car les mesures à appliquer sont multiples et dépendent de plusieurs facteurs, entre autres du type d’inondation – urbaine quand le réseau d’égout déborde ou fluviale lorsqu’une rivière sort de son lit – et de l’ossature du bâtiment (légère ou en béton). Selon Céline C. Mertenat, architecte chez Provencher_Roy et spécialiste en développement durable, il est possible d’intervenir sur différents plans. « Pour mieux gérer l’eau extérieure, on considérera la pente et le type de sol et, le cas échéant, on aménagera des jardins de pluie [à l’aide de roches, de plantes vivaces, d’arbustes], des terrains éponges, des bassins de rétention ou des murets pour bloquer ou rediriger l’eau. Le drainage et la perméabilité autour des fondations sont également des points importants à surveiller, de même que la protection et le drainage des entrées, incluant les portes-patio et le garage », indique-t-elle.
Les systèmes MEP (mécanique, électricité, plomberie) méritent aussi qu’on s’y attarde. À ce point de vue, les clapets antiretours et les pompes d’évacuation font partie des incontournables. « On peut également agir sur l’enveloppe du bâtiment en surélevant les fondations. Les revêtements sacrificiels et ceux tolérant l’eau sont d’autres options à explorer », soulève l’architecte. On pense aussi aux matériaux présentant une bonne résilience, c’est-à-dire qui ont la capacité de sécher et de retrouver leur forme après avoir été mouillés, et ce, sans perdre leur intégrité, comme le polystyrène extrudé et le vinyle.
De plus, des batardeaux temporaires ou permanents préserveront l’étanchéité des portes et des fenêtres situées au niveau de la rue ou sous son niveau. Pour sa part, Claire Delaby recommande de favoriser les mesures passives ne dépendant pas d’une source énergétique, comme les batardeaux utilisant la force hydraulique et les drains gravitationnels.
Même si on fait tout pour tenir l’eau loin d’un bâtiment, il arrive qu’elle s’y infiltre. Un aménagement intérieur donnant la possibilité de « l’accueillir » de façon temporaire permettra d’éviter le désastre, que ce soit au sous-sol ou au rez-de-chaussée. Comment ? En privilégiant les revêtements imperméables, le drainage de plancher et les bas de mur en matériaux sacrificiels.
C’est ici qu’intervient la notion de bâtiment résilient, dont les matériaux sèchent facilement et où une reprise rapide de l’occupation est possible. « Il est conçu pour résister à l’eau jusqu’à un certain point, et si on excède celui-ci, il continuera à assurer ses fonctions essentielles comme la sécurité des personnes, l’approvisionnement en eau potable et l’évacuation sanitaire », mentionne Céline C. Mertenat, qui insiste sur le fait qu’au lieu de vivre dans le déni, on devrait apprivoiser la relation avec les événements climatiques.
Claire Delaby abonde dans le même sens et invite les architectes à améliorer leurs connaissances afin de mieux comprendre le parcours de l’eau. Un changement de mentalité qui passe aussi par la collaboration avec d’autres professionnelles et professionnels comme des hydrologues et des architectes paysagistes. Philippe Gachon, quant à lui, prône le travail en équipe multidisciplinaire, car, considère-t-il, les meilleures solutions sont celles qui se fondent sur une vision d’ensemble.

Photo : gracieuseté de l’arrondissement de Saint-Laurent
1 ouranos.ca/fr/phenomenes-climatiques
2 www.meteomedia.com/fr/nouvelles/meteo/previsions/nouvelle-realite-etes-quebec
3 Ducas, Isabelle. «Vivre dans une cuvette sans le savoir».La Presse, 10 mai 2025.
4 Vulnérabilité aux aléas climatiques de l’agglomération de Montréal
5 Cartographies des zones inondables en vigueur
6 Boite à outils Cohabiter avec l’eau – Architecture sans frontières Québec