Esquisses, vol. 28, no 2, été 2017

Bas-Saint-LaurentRésilience climatique

Rivière-du-Loup
Photo : Jean-Marie Van der Maren

Les changements climatiques posent de sérieux défis au tourisme des régions bordant le fleuve. Dans le Bas-Saint-Laurent, un professeur de l’UQAM mène une recherche-action pour faire émerger des solutions parmi les acteurs concernés.

Martine Roux

Lors d’une tempête particulièrement violente, le 6 décembre 2010, la marée a atteint un niveau record de 5,54 m à Rimouski, du jamais vu en 110 ans. Environ 500 personnes ont été évacuées le long du littoral du Saint-Laurent. Certaines ont même vu leur habitation emportée par les grandes marées.

Même si les changements climatiques menacent d’entraîner d’autres évènements de la sorte, habitations et infrastructures touristiques continuent de pousser sur le littoral du Bas-Saint-Laurent, constate le chercheur Dominic Lapointe, professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM. C’est le cas notamment dans les environs de Kamouraska, de Notre-Dame-du-Portage et de Rivière-du-Loup, où la réglementation municipale le permet. « Le fleuve est au cœur de l’image et des produits favorisés par la stratégie de développement touristique du Québec. On comprend pourquoi : c’est le cordon ombilical des Québécois, un espace de contemplation et d’activités sportives. »

Pourtant, la stratégie gouvernementale d’adaptation aux changements climatiques décrit le Saint-Laurent comme un espace à risque, note le chercheur. Selon les experts en géomorphologie côtière, le niveau du fleuve augmentera de 30 à 75 cm d’ici la fin du siècle. « On constate une augmentation des zones de tempête, une érosion côtière marquée, une diminution du couvert de glace, etc. En quoi investir dans des valeurs foncières est-il rationnel ? » 

Laboratoire vivant

Afin de mieux comprendre comment l’industrie touristique s’adapte aux bouleversements anticipés, Dominic Lapointe et son collègue David Guimont, professeur au cégep de Rivière-du-Loup, ont créé un Living lab – ou « laboratoire vivant » –, un processus d’innovation sociale basé sur l’échange d’information. But : amener les intervenants locaux – entrepreneurs touristiques, hôteliers, gestionnaires de sites publics, autorités municipales et régionales, offices de tourisme et congrès, etc. – à réfléchir à l’avenir des secteurs de villégiature qui bordent le fleuve.

« L’idée est de considérer l’adaptation aux changements climatiques non pas comme un enjeu technique, mais plutôt comme une démarche d’innovation sociale collective », résume-t-il.

Lors d’échanges encadrés par les chercheurs, les participants sont invités à exprimer en quoi les changements climatiques affectent le territoire et les activités touristiques. L’objectif est de parvenir, d’ici environ deux ans, à une « représentation collective des enjeux » afin d’apporter des réponses innovantes. « Il pourra s’agir de solutions technologiques, d’outils d’aide à la décision, de nouveaux modes d’aménagement du territoire : on ne le sait pas encore. » Le chercheur qualifie ce processus ouvert et collaboratif de « PPPP » : partenariat public-privé-population !

Zones inondables

Existe-t-il ou pas une intensification de la construction en zones inondables ? Dominic Lapointe tente de documenter la question, notamment grâce aux photos aériennes de la MRC de Rivière-du-Loup. « C’est une perception répandue dans la région, et c’est aussi une question très sensible, car la gentrification provoquée par la villégiature augmente considérablement la valeur foncière et restreint l’accès aux berges pour les citoyens qui n’habitent pas au bord du fleuve. »

Une autre perception tenace concerne la solidité des nouvelles constructions, ajoute-t-il. À tort ou à raison, plusieurs citoyens s’imaginent que les bâtiments érigés par les ancêtres étaient mieux adaptés au climat et plus judicieusement situés pour résister aux grandes marées que les nouvelles constructions. « Je n’ai pas de recherche pour appuyer ces arguments, mais il faut tenir compte de cette perception. »

Dès lors, comment les outils d’aménagement du territoire pour les zones côtières peuvent-ils être repensés en fonction des changements climatiques ? « Nous discutons de plusieurs options, comme des constructions sur des pilotis en acier. Mais il y a un héritage patrimonial important sur le bord du fleuve, et il faudra voir dans quelle mesure la population accepterait de nouveaux types d’habitations. »

« Ce qui est intéressant, c’est que l’urgence de repenser nos infrastructures fait consensus », fait observer le chercheur, qui sent poindre « un embryon de science citoyenne ». Il se dit persuadé que son Living lab continuera d’évoluer une fois la recherche terminée et qu’il pourra servir de prototype pour d’autres régions du Québec. Bref, la démarche n’a pas fini de faire des vagues !