Esquisses, vol. 28, no 2, été 2017

Ouverture de bureauJeunes architectes inc.

Qu’est-ce qui motive de jeunes architectes à démarrer leur bureau tôt en carrière ? Comment ne pas y laisser sa peau ? Cas vécus et conseils de pros.

Martine Roux 

Jean-François St-Onge a les affaires dans le sang. Non seulement descend-il d’une longue lignée d’entrepreneurs, mais cet architecte de 32 ans savait depuis le début de ses études qu’il voulait un jour mener sa propre boîte. Ça n’a pas traîné : dès son inscription au tableau de l’Ordre, en avril 2014, il devenait associé d’ADHOC architectes, fondée deux mois plus tôt, aux côtés de son associé, François Martineau.

« Je me suis toujours dit que j’allais d’abord travailler cinq ans dans un bureau avant de me lancer en affaires, pour acquérir de l’expérience et me faire des contacts. Mais au moment de mon admission à l’Ordre, des projets intéressants se pointaient pour François et moi. »

Il ne regrette pas d’avoir « sauté dans le train », comme il dit : trois ans plus tard, ADHOC emploie huit personnes en plus des deux associés. Les projets – dont plusieurs multirésidentiels – se succèdent à un rythme d’enfer. « On a pratiquement tout doublé chaque année depuis le lancement d’ADHOC : volume de projets, chiffre d’affaires et nombre d’employés. Notre principal défi, aujourd’hui, c’est de gérer la croissance. »

Il est fréquent que de jeunes architectes se lancent tôt en affaires, fait remarquer Sébastien-Paul Desparois, directeur de la pratique professionnelle à l’Ordre des architectes du Québec. Mais tous ne le font pas nécessairement avec un objectif à long terme. « On constate que plusieurs ont un double statut d’emploi : en plus de leur firme, ils travaillent dans un autre bureau ou ils enseignent, par exemple. Après quelques mois ou quelques années, beaucoup d’entre eux fermeront leur bureau et choisiront de rester chez leur employeur. »

Circonstances favorables

Pavillon d'accueil Léopold-Papineau du Parc régional Montagne du Diable, Ferme-Neuve, Poulin Laurin architectes
Photo : Nicolas Aubry

Associée chez COBALT architectes (anciennement Girard Côté Bérubé Dion), Isabelle Bérubé supervise des architectes stagiaires depuis environ huit ans. À sa connaissance, seule une poignée d’entre eux ont lancé leur propre affaire tôt en carrière. De façon générale, elle remarque que les qualités requises pour réussir en tant qu’entrepreneur ne s’apprennent pas à l’école. « Ça prend des habiletés relationnelles, car il faut négocier sans arrêt avec différents professionnels, clients ou donneurs d’ouvrage, même sur des projets à petite échelle. »

À la fin de leurs études, peu de futurs architectes ont la fibre entrepreneuriale, confirme Nicholas Roquet, directeur de la maîtrise en architecture à l’Université de Montréal. « Il y a tous les cas de figure, mais la plupart pensent surtout à se dégoter un emploi ! D’autres se voient plutôt intégrer un bureau dont ils deviendront un associé plus tard dans leur carrière. Car ce n’est pas tout d’avoir envie de se lancer en affaires : ça prend aussi des circonstances favorables. »

Dans le cas d’ADHOC, c’est la rencontre d’un promoteur immobilier, KnightsBridge, qui a été déterminante. Celui-ci a donné sa chance au duo d’architectes pour la réalisation d’un immeuble de cinq logements à Verdun. Un « coup de cœur mutuel » notamment dû au fait que les promoteurs sont issus de la même génération qu’eux, raconte Jean-François St-Onge. « Le succès du projet de Verdun a attiré les regards sur nous. De fil en aiguille, on a commencé à travailler pour d’autres promoteurs de la même génération qui voulaient se démarquer par la qualité de leurs projets. »

Pour Amélie Poulin et Elisabeth Laurin, c’est la maternité qui a servi d’élément déclencheur à la création de leur bureau, en 2013. Les deux architectes originaires de Mont-Laurier, qui ne se connaissaient pas avant d’être mises en contact par une relation commune, nourrissaient le même désir de fonder une famille dans leur région et d’y pratiquer. Sauf qu’il y avait peu d’offres de travail à la hauteur de leurs espérances.

« Quand j’ai rencontré Elisabeth, j’ai d’abord vu une opportunité ! » raconte Amélie Poulin alors que les deux s’esclaffent. « Elle venait d’avoir son premier enfant, moi, j’attendais le mien. S’associer et fonder un bureau nous apparaissait comme une façon de gagner en liberté, de concilier travail et famille à notre façon. » Poulin Laurin architectes est né peu de temps après leur rencontre. « On ne savait pas dans quoi on s’embarquait, mais on s’est bien entendues, car on travaille de la même façon. Une chance ! » lance-t-elle dans un nouvel éclat de rire partagé.

La première année, les associées ont consacré une grande partie de leur temps et de leurs énergies (entre deux congés de maternité en accéléré) à la structure administrative du bureau, soulignent-elles. En effet, c’est un aspect non négligeable du lancement d’une entreprise en architecture, ajoute Sébastien-Paul Desparois. « Il y a tout un univers juridique à bâtir avant même de pouvoir offrir un service. Il faut aussi payer le loyer et les factures avant d’avoir reçu des honoraires, ce qui suppose d’avoir accès à des liquidités. D’où l’importance de se poser la question avant de créer son bureau : est-ce vraiment ce que je veux ? »

 

 

Les clés du succès

Résidence De Lanaudière, Le Plateau-Mont-Royal (Montréal), Pelletier de Fontenay
Photo : James Brittain

Qu’est-ce qui favorise le succès et la pérennité des jeunes boîtes d’architectes ? « Celles qui réussissent sont pour la plupart fondées par au moins deux associés, poursuit le directeur de la pratique professionnelle. Celles où l’architecte pratique seul sont plus volatiles et font l’objet de plus de plaintes au syndic. » (Voir « Travailler seul, un modèle réaliste ? », Esquisses, printemps 2016.)

Solo ou pas, l’architecte-entrepreneur est destiné à segmenter son temps entre sa pratique et une foule d’autres activités : construire son réseau, démarcher des clients, planifier le développement des affaires de sa firme, assumer des tâches administratives, gérer des ressources humaines, planifier l’accroissement du parc informatique, etc. « Il ne suffit pas d’être un bon architecte pour gérer un bureau, mais ça s’apprend », constate l’architecte Yves de Fontenay, qui a cofondé l’agence montréalaise Pelletier de Fontenay en 2010, tout juste après avoir été admis à l’Ordre. « Il faut être travaillant, ne pas avoir peur de porter plusieurs chapeaux, avoir une vision claire et s’entourer des bonnes personnes. C’est un travail d’équilibre entre développer l’identité architecturale du bureau et le côté affaires. »

Yves de Fontenay et son associé, Hubert Pelletier, ont fomenté leur projet d’entreprise pendant leurs études à la maîtrise en architecture à l’Université de Montréal. « Pour nous, commencer jeune était la meilleure façon de définir notre propre identité et notre propre approche. » 

Au début, leur principal défi a été de trouver des contrats, explique-t-il. « Il faut cultiver plusieurs réseaux pour réussir à se faire connaître, renchérit Nicholas Roquet. Ça prend un certain talent pour la promotion... »

Pour mettre toutes les chances de son côté, le duo a choisi de diversifier ses activités : projets privés, concours, bourse de recherche, sous-traitance pour d’autres architectes, enseignement, etc. Alors que plusieurs jeunes bureaux restent cantonnés dans des projets résidentiels, faute d’expérience pour décrocher des contrats dans le secteur institutionnel, Pelletier de Fontenay a récemment remporté le concours international pour l’Insectarium de Montréal (en partenariat avec les agences berlinoises Kuehn Malvezzi et atelier le balto, ainsi que le cabinet montréalais Jodoin Lamarre Pratte).

Cette curiosité et cette flexibilité ont contribué à forger la marque, selon Yves de Fontenay. Pour Sébastien-Paul Desparois, savoir se distinguer est l’une des clés du succès. « Il faut trouver son créneau, sa couleur personnelle. Sinon, il y a tellement de firmes d’architecture qu’un client peut vous dire qu’un autre lui propose les mêmes services pour la moitié du prix ! Il faut vraiment démontrer sa valeur. »

Pour se distinguer, ADHOC a quant à elle a misé sur la complémentarité de ses deux cerveaux : le bagage technique de François et l’approche conceptuelle de Jean-François. C’est une designer de marque dont ils ont retenu les services dès le lancement d’ADHOC qui les a incités à tirer profit de cet atout pour asseoir leur notoriété. « Ça a coûté cher – dans les cinq chiffres –, mais c’est l’un des meilleurs investissements qu’on ait faits », explique Jean-François St-Onge.

Comme quoi profiter d’expertises à l’extérieur de sa boîte peut se révéler payant. D’ailleurs, plusieurs ressources s’offrent aux architectes-entrepreneurs, dont des programmes de formation courts, axés sur la conduite des affaires. Nicholas Roquet et Sébastien-Paul Desparois recommandent de s’entourer de mentors, qu’ils soient issus du milieu de l’architecture ou d’un autre domaine. Jean-François St-Onge, lui, profite de l’expérience de deux mentors issus de secteurs différents du milieu des affaires.

Malgré la difficile gestion de la croissance, les trois jeunes bureaux d’architectes entrevoient l’avenir avec optimisme. Si c’était à refaire, à part quelques détails, tous emprunteraient le même chemin.

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