Esquisses, vol. 28, no 2, été 2017

Villes d'avant-gardeCités-jardins

Certaines villes mettent les bouchées doubles pour favoriser l’agriculture urbaine. En voici trois qui considèrent le potager comme une planche de salut.

Gabrielle Anctil

 

Albi, France

Vue aérienne de la Cathédrale d’Albi (France)
Photo : F. Guibilato – Ville d’Albi

Un repas ultralocal

La petite ville d’Albi, en France, vise l’autosuffisance alimentaire d’ici 2020. Voici sa feuille de route.

« Aujourd’hui, notre nourriture parcourt des milliers de kilomètres en avion avant de se rendre à notre assiette. C’est stupide ! » s’exclame Jean-Michel Bouat, maire adjoint d’Albi, une ville de 50 000 habitants au sud-ouest de la France. Élu en 2014, il s’affaire depuis à une petite révolution agricole. « Je voyais toutes ces pelouses et je me suis demandé : est-ce qu’il n’y aurait pas plutôt moyen de se servir de ces espaces pour nourrir les gens ? »

À Albi, ville historique classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’agriculture urbaine est maintenant reine. La municipalité souhaite que, d’ici 2020, toute la nourriture vendue sur son territoire provienne de champs situés dans un rayon de 60 km. Un règlement, encore en révision, favorisera donc l’implantation de fermes dans les limites de la ville. Mais Jean-Michel Bouat a dû se retrousser les manches pour en arriver là. Premier défi : convaincre les municipalités avoisinantes de suivre le pas. « Nous partageons un même plan d’urbanisme avec 15 autres communes, explique l’élu. Pour pouvoir inscrire l’agriculture urbaine dans la réglementation, il fallait qu’elles en comprennent l’importance. »

En parallèle, Albi a mis en place une zone d’aménagement différé, qui lui permet d’acheter des terres et de les offrir à des agriculteurs locaux. Pour le moment, la Ville a acquis 9 des 73 hectares (ha) de la zone, qui ont été loués à 4 maraîchers. Les baux sont offerts à loyer modique à des agriculteurs, à la condition qu’ils fassent pousser des produits biologiques destinés à être revendus dans les marchés paysans locaux. « Les fermes sont à 10 minutes de vélo du centre-ville », s’enthousiasme le maire adjoint.

À ces mesures s’ajoutent des partenariats avec les écoles, où des programmes de minijardins ont été mis en place. « Les enfants découvrent le vrai goût des aliments, en plus d’apprendre que les tomates, ça ne pousse pas toute l’année », explique Jean-Michel Bouat. À l’École nationale supérieure des mines d’Albi-Carmaux, les étudiants collaborent à la création d’une plateforme numérique qui permettra de mettre en contact agriculteurs et consommateurs potentiels. Et, dans les rues, les bénévoles du mouvement Les incroyables comestibles ont planté des légumes dans des bacs coiffés de panneaux invitant les gens à cueillir ce dont ils ont besoin.

Aujourd’hui, Albi est envahie par les jardins urbains. Pour Jean-Michel Bouat, c’est tant mieux : « Quand je me promène en ville et que je vois sur le bord d’une fenêtre un pot de tomates cerises, je sais que le progrès est en marche. » ‘

Rosario, Argentine

Agriculture urbaine, Rosario (Argentine)
Photo : Silvio Moriconi

Jardiner pour sortir de la crise

À Rosario, troisième ville d’Argentine, l’agriculture urbaine s’est révélée un antidote à la misère au tournant du millénaire. Depuis, la pratique ne fait que gagner du terrain.

La vie a été dure pour Rosario, ville de 1,2 million d’habitants, située à 300 km au nord-ouest de Buenos Aires. En 2001, alors qu’une crise économique touchait tout le pays, les deux tiers de ses habitants vivaient sous le seuil de la pauvreté.

Antonio Luis Lattuca, coordonnateur du programme d’agriculture urbaine de Rosario, se souvient de l’époque : « Le taux de chômage était très élevé, et beaucoup de gens peinaient à se nourrir. En revenant d’une foire agricole à Puerto Allegre en 2001, je me suis dit : “Pourquoi ne pas créer des fermes en ville ?” » Ainsi était né le programme d’agriculture urbaine qui a valu à Rosario le prix international d’ONU-HABITAT pour ses pratiques exemplaires en aménagement urbain en 2004.

« Nous avons commencé en implantant de petites fermes sur des terrains inoccupés, par exemple le long des chemins de fer », se remémore Antonio Luis Lattuca. Le programme se limitait alors à distribuer des terres à des familles dans le besoin pour leur donner la possibilité de produire leur propre nourriture. « Certaines personnes n’avaient jusqu’alors jamais mangé des légumes cultivés sans produits chimiques », souligne le coordonnateur. Le programme connaît un succès immédiat. Des 20 espaces initialement consacrés au projet, on passe rapidement à plus de 800 fermettes.

En 2005, la Ville fait un pas de plus et met de côté des lots pour l’agriculture. « Ces terres servent à offrir des emplois aux citoyens. On y fait pousser des légumes qui seront ensuite vendus dans des marchés locaux », explique Antonio Luis Lattuca. L’administration municipale estime que plus de 100 tonnes de légumes ont ainsi été produites en 2013.

Aujourd’hui, l’agriculture urbaine occupe la place d’honneur dans le plan directeur de Rosario. En plus des multiples potagers plantés aux quatre coins de la ville, six parcs (parque-huerta) de plus grande taille offrent gratuitement des parcelles à cultiver aux citoyens, à la condition que ceux-ci s’engagent à observer des principes écologiques.

Pour Antonio Luis Lattuca, le travail est loin d’être terminé : « La ville compte acheter encore plus de terres et les transformer en fermes urbaines. Nous travaillons aussi avec les écoles pour que les enfants apprennent à cultiver des légumes dès leur plus jeune âge. » De quoi rompre le cycle de la pauvreté pour de bon.

Oakland, États-Unis

Vente de légumes cultivés localement, Oakland
Photo : Lori Eanes

Des tomates contre l’oppression

L’agriculture pour combattre le racisme ? À Oakland, en Californie, les jardins qui couvrent la ville sont un héritage des Black Panthers.

Les racines de l’agriculture urbaine à Oakland, ville californienne de 400 000 habitants, remontent aux activités d’un groupe militant des années 1960, le Black Panther Party. West Oakland, alors un quartier pauvre où vit une majorité d’Afro-Américains et de latinos, est un désert alimentaire. Pour offrir des produits frais à la communauté, les militants s’approprient des terrains vagues et y font pousser des légumes, qu’ils vendent.

Des années plus tard, la pratique demeure bien enracinée et poursuit le même objectif : nourrir les milieux défavorisés. « Pour nous, l’agriculture urbaine est une façon de créer des espaces où la communauté peut se rassembler », explique Rodney Spencer, directeur général de l’organisme City Slicker Farms. Situé à West Oakland, celui-ci est voué à l’implantation de fermes urbaines et de jardins dans les cours arrière des habitants du quartier.

Pour encadrer cette activité, la Ville a mis en place une réglementation claire en 2011. « Les propriétaires ne peuvent plus interdire aux locataires de faire des jardins ou de garder des poules chez eux », explique Rodney Spencer. En parallèle, l’État californien a voté en 2013 le Urban Agriculture Incentive Zones Act, qui permet aux municipalités d’offrir des terrains vacants aux citoyens qui souhaitent établir des fermes urbaines.

Aujourd’hui, l’agriculture urbaine fait partie de l’ADN de la ville. En plus des jardins qui poussent dans les cours et les terrains vagues, City Slicker Farms exploite une ferme urbaine de 1,4 ha qui comprend des poulaillers, des arbres fruitiers et des parcelles de légumes.

L’organisation s’est associée avec des maisons de retraite et des habitations à loyer modique pour offrir aux résidents des cours de jardinage. Elle travaille aussi avec des familles, aménageant des jardins dans leur cour et leur expliquant comment cuisiner les végétaux qui y poussent. Quand les récoltes sont trop généreuses, City Slicker Farms vend les produits excédentaires dans les marchés fermiers locaux, pour permettre aux familles d’arrondir leurs fins de mois.

Pour Rodney Spencer, l’agriculture urbaine est plus qu’une histoire de légumes. Il cite en exemple un citoyen, Jimmy, devenu un adepte de l’agriculture urbaine sur les conseils de son médecin : « Jimmy était obèse. Après quelques mois de jardinage, il avait perdu du poids et pouvait même se déplacer sans marchette. L’agriculture urbaine lui a sauvé la vie. »