Esquisses, vol. 25, no 4, hiver 2014-2015

Troisième lieuLa chose publique

Les architectes ne concevraient plus des bibliothèques, mais des troisièmes lieux, un nouveau terme pour parler des espaces qui invitent les citoyens à sortir de leur bulle.

Hélène Lefranc

«Le 3e Lieu sera conçu par Chevalier Morales architectes inc. et DMA architectes... », annonce la Ville de Montréal dans un communiqué. S’il n’est pas certain que le grand public comprenne de quoi on parle – il s’agit de la bibliothèque de Pierrefonds –, bibliothécaires et architectes ne seront pas surpris : le terme « troisième lieu » fait désormais partie de leur vocabulaire.

Le concept de troisième lieu – traduction littérale de third place, parfois rendu aussi par tiers-lieu – a été inventé par le sociologue américain Ray Oldenburg et popularisé en 1989 dans son livre The Great Good Place. Les individus, explique-t-il, ont besoin de fréquenter un espace de sociabilité informel, en plus de leur domicile (premier lieu) et de leur lieu de travail (deuxième lieu).

Il n’en fallait pas plus pour que les bibliothèques nord-européennes, confrontées à la redéfinition de leur rôle, s’emparent du terme dès la fin des années 1990 pour justifier l’arrivée de nouveaux usages dans leurs murs. Aux Pays-Bas, la bibliothèque centrale d’Amsterdam propose une vaste cafétéria et un toit-terrasse. La bibliothèque d’Helsinki, en Finlande, abrite un sauna. En Angleterre, la notion s’est concrétisée dans les idea stores, bibliothèques en libre-service ouvertes sept jours sur sept, incluant centre de formation continue, garderie et café. Les États-Unis s’y sont mis en 2004 avec la bibliothèque de Seattle conçue par le néerlandais Rem Koolhaas : ses étagères en spirale sur quatre niveaux et ses escaliers mécaniques de couleur vive visent à en faire un lieu de rencontre populaire. En 2009, Mathilde Servet, auteure d’un mémoire sur le sujet, importe ce vocabulaire en France. Aujourd’hui à Thionville, la médiathèque porte très officiellement le nom de 3e Lieu. 

Réinventer la bibliothèque

Bibliothèque centrale d’Helsinki, ALA Architects<br \>Illustration : VIZarch

Le Québec a emboîté le pas, notamment après la conférence donnée par Mathilde Servet en 2010, à Montréal, au Congrès des milieux documentaires. « On veut changer l’image de la bibliothèque sévère et austère. C’est un choc de design fantastique, explique Réjean Savard, professeur de bibliothéconomie à l’Université de Montréal. Une bibliothèque qui se réclame du troisième lieu offre une organisation spatiale flexible, pour pouvoir s’adapter constamment à divers usages, populations et technologies. On y trouve du soleil et de la couleur. Des ouvertures permettent de voir ce qui s’y passe depuis la rue. »

Autrefois essentiellement lieu de stockage et de diffusion de livres, la bibliothèque a maintenant une vocation plus large de formation des citoyens et de diffusion de l’information numérique. L’arrivée des puces électroniques insérées dans les livres, la généralisation des guichets de prêts en libre-service et le dédoublement des services et des collections sur le Web transforme aussi son fonctionnement.

La bibliothèque est en outre l’un des rares lieux ouverts à tous, où l’accès est gratuit (contrairement au théâtre et au musée) et qui est public (contrairement aux commerces). Dans cet établissement propice à la mixité culturelle, les travailleurs autonomes vont s’installer, les nouveaux arrivants vont s’informer, et le quidam peut fréquenter un fab lab – un atelier de fabrication numérique, où on peut réaliser des projets techniques ou artistiques –, jouer à un jeu vidéo, regarder un film ou encore consulter un iPad. Tous y sont exposés à la culture commune.

Les architectes d’ici ont fait écho à certaines de ces transformations bien avant que le terme troisième lieu ne devienne en vogue. Après tout, la Grande Bibliothèque, à Montréal, a été un endroit populaire et convivial dès son ouverture en 2005.

Pour l’architecte Manon Asselin, de l’Atelier TAG, l’expression est arrivée à propos pour accompagner la mutation des bibliothèques qui découle d’une lecture des besoins sur le terrain. « En 2001, raconte-t-elle, on ne parlait pas encore du concept de troisième lieu, mais le programme pour la bibliothèque de Châteauguay était déjà articulé autour de cette mission élargie. Nous avons proposé une organisation spatiale en conséquence : un espace public au rez-de-jardin, un café et une salle multimédia, alors que les étages supérieurs accueillent la bibliothèque proprement dite avec, au centre, un grand hall où tous les usagers se croisent. »

À la bibliothèque Raymond-Lévesque de Saint-Hubert, inaugurée en 2011, Manon Asselin a poussé la réflexion plus loin en intégrant entre autres à l’aménagement une grande table de lecture dans le style réfectoire, des zones tranquilles et d’autres où la conversation est bienvenue. 

Éviter l’effet de mode

Bibliothèque centrale d’Helsinki, ALA Architects<br \>Illustration : VIZarch

Gilles Prud’homme de Dan Hanganu architectes, qui a conçu les récentes bibliothèques Marc-Favreau, à Rosemont, et Monique-Corriveau, à Québec, emploie volontiers le vocable troisième lieu : « Il ne date pas d’hier et il est fourre-tout, mais il laisse une grande marge de manœuvre et il est en adéquation avec la tendance internationale. » Ainsi, lors du concours d’architecture pour la bibliothèque de Rosemont, en 2009, les architectes participants se sont inspirés de ce qui se fait en Scandinavie, même si le programme était conventionnel. Les plans proposés comprenaient, par exemple, des étagères sur roulettes, un environnement aéré  et des espaces conviviaux pour s’asseoir. ‘

Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter tout ce qui se fait ailleurs sans distinction. « À Londres, explique Manon Asselin, les idea stores répondent aux besoins des citoyens, mais ils sont inspirés de concepts commerciaux et du marketing expérientiel comme chez Apple ou Indigo. À mon avis, cela va à l’encontre d’une mission publique. On ne doit pas avoir à changer les néons ou le papier peint en fonction de la couleur à la mode! Au Québec, nos nouvelles bibliothèques sont un hybride entre temple du savoir et salon public. Les espaces participatifs vont au-delà du design d’intérieur. Il s’agit avant tout d’aménagement spatial et de qualité architecturale. »

Quelle est la recette pour réussir ces espaces invitants? « Chaque projet est spécifique, mais cela se traduit concrètement par des ouvertures et de la transparence, pour faciliter la déambulation et les contacts visuels entre usagers, résume Manon Asselin. On fait le choix de mettre en relation certaines parties du programme. Par exemple, le comptoir d’information est ouvert sur le lieu où les usagers ont accès aux postes multimédias, afin de favoriser les interactions. » Gilles Prud’homme renchérit : « Il est toujours difficile pour l’architecte de savoir ce qui se passera dans l’espace qu’il a conçu. Il peut toutefois offrir des espaces qui ne sont pas surdéterminés, afin de favoriser les rencontres fortuites. » Il constate d’ailleurs que les usagers déplacent les fauteuils et s’installent où il ne l’aurait pas imaginé.

Varier les espaces

3<sup>e</sup> Lieu, Thionville (France)<br \>Dominique Coulon et associés, architectes

« La variété des espaces est aussi essentielle. Il faut créer un foisonnement », ajoute-t-il. À Rosemont, on peut s’asseoir autour de l’aire ouverte centrale pour voir et être vu, ou choisir un endroit plus à l’écart pour s’isoler. Le concepteur a joué avec la lumière du jour et les hauteurs de plafonds pour délimiter ces zones. L’édifice dispose également d’un salon avec feu de foyer, une pièce chaleureuse proche de l’atmosphère domestique, puisqu’il est possible d’y parler entre amis, d’y boire et d’y manger. Les adolescents profitent par ailleurs d’un studio de mixage pour peaufiner leur talent de DJ et de bureaux pour les travaux de groupe.

L’innovation n’est toutefois pas toujours possible. Difficile de diversifier les zones quand l’espace alloué est si petit que la bibliothèque se résume à une seule pièce, comme dans un récent projet à Edmonton. Réjean Savard lance un autre message aux architectes : « Oui à l’innovation, mais consultez les bibliothécaires. Faire des paliers, par exemple, a des conséquences lors du déplacement des charriots de livres. C’est aussi plate que ça! »

À l’heure actuelle, les attentes sont très grandes envers les architectes, souligne Gilles Prud’homme. « Chaque bibliothèque est un nouveau défi. » Le programme des bibliothèques s’est complètement transformé en quelques années, et chaque projet s’inscrit comme un jalon dans un mouvement qui les veut toujours plus humaines, attrayantes et stimulantes.

Ironiquement, Ray Oldenburg n’a jamais cité les bibliothèques parmi ses exemples de troisième lieu, faisant surtout référence aux commerces. Mais on ne se plaindra pas de les voir emprunter les fauteuils confortables de Starbucks.

Bibliothèque centrale d’Helsinki, ALA Architects<br \>Illustration : VIZarch

Bibliothèque publique centrale de seattle<br \>Rem Koolhaas architecte<br \>Photo : Salim Virji


Les critères

Selon les critères généralement admis par les sociologues urbains, un troisième lieu doit être facile d’accès, ouvert à tous, neutre et convivial. C’est un espace de sociabilité informelle et de citoyenneté, propice aux rencontres, où on peut débattre de sujets publics, s’informer ou ne rien faire. Ce lieu de vie devrait être gratuit et affranchi des aspects commerciaux, sans contraintes ni contrôle excessifs. Il accueille des habitués, des gens de tous âges, de tous milieux et de toutes couches sociales. L’individu doit s’y sentir accepté et « comme à la maison ».

Bienvenue au club!

Bibliothèque Marc-Favreau, Dan Hanganu architectes<br \>Photo : Michel Brunelle

Les bibliothèques ne sont pas les seules à répondre aux principaux critères du troisième lieu : autrefois, il y avait le parvis de l’église et le magasin général. De nos jours, les parcs, les marchés et les places publiques, les centres commerciaux, les cafés, les bars, les centres communautaires et les salons de coiffure... en sont parfois.

Inspiration

Bibliothèque Marc-Favreau, Dan Hanganu architectes<br \>Photo : Michel Brunelle

Les architectes concepteurs de bibliothèque s’inspirent parfois des principes du troisième lieu dans d’autres types de projets. C’est le cas de Gilles Prud’homme, qui repense actuellement le musée Bombardier, à Valcourt, où sont prévus des espaces pour accueillir les écoliers et un fab lab, entre autres. Idem pour Manon Asselin, qui a remporté le concours pour le pavillon 5 du Musée des beaux-arts de Montréal. « Même si on ne va pas boire un café au musée tous les matins, reconnaît-elle, l’architecture accompagne la démocratisation de l’établissement. » Ainsi, le futur pavillon disposera d’un espace intergaleries en forme de gradins, dont la façade vitrée donnera sur la rue. Ce type d’espace, qui n’existe pas dans les musées traditionnels, est conçu pour que les gens s’assoient et se parlent.

Le bâtiment de HEC Montréal, à la conception duquel Gilles Prud’hommes a participé dans les années 1990, a été pensé pour que les étudiants aient envie d’y rester. Ce n’est pas le cas de tous les lieux d’enseignement. Or, remarque Manon Asselin, les écoles secondaires, les universités et les laboratoires scientifiques bénéficieraient grandement des réflexions architecturales et sociales que suscite la notion de troisième lieu, comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays. Par où commencer? Le professeur de bibliothéconomie Réjean Savard mentionne d’emblée les bibliothèques universitaires, qui aspirent elles aussi à être des troisièmes lieux.