Esquisses, vol. 24, no 2, été 2013

Accès aux bergesLe goût de l'eau

L’industrialisation et la privatisation ont largement réduit l’accès des citoyens aux berges. Comment reconquérir nos rives ?

Corinne Fréchette-Lessard 

Deux fois par semaine, pendant la belle saison, Jean-François St-Onge quitte son duplex de Verdun ou son bureau dans le Sud-Ouest de Montréal avec sa canne à pêche sous le bras. Originaire de Kamouraska, ce concepteur et stagiaire en architecture chez Lemay et associés a importé quelques habitudes rurales en ville et adopté la pêche urbaine (aussi appelée street fishing).

En lançant sa ligne dans les eaux du Vieux-Port et de l’île Sainte-Hélène, il a réalisé à quel point l’accès au fleuve Saint-Laurent est limité. Souvent, se rendre à ses lieux de pêche nécessite une entorse au règlement. Et quand il évoque son activité de loisirs, il est toujours frappé par le dégoût de ses interlocuteurs. « Les gens pensent que le fleuve est une poubelle polluée. » En fait, la qualité de l’eau est « bonne » ou « excellente » sur presque toute la rive sud de l’île, selon la Ville. Assez pour se régaler de ses perchaudes et de ses dorés sans danger.

« J’ai vécu ici deux ans avant d’aller au bord de l’eau, poursuit-il. Les Montréalais semblent ignorer qu’ils sont des insulaires. » Avec toutes les barrières érigées entre la ville et ses cours d’eau, peut-on s’en étonner ? Ailleurs sur la planète, la reconquête des berges est lancée. Mais au Québec, même si des initiatives prometteuses ont vu le jour ici et là, on est encore loin du réinvestissement des rives au profit du bien public.

 

Voie maritime

Quai des Cageux, promenade Samuel-De Champlain, Daoust Lestage inc. Photo: Marc Cramer

De tout temps, les humains se sont installés près de l’eau. « Au départ, c’était pour boire, se laver, cuire les aliments. Mais on s’est vite rendu compte que c’était un moyen imbattable pour transporter des matériaux et des gens », dit Jean-François St-Onge.

Au Québec, toute la colonisation s’est faite à partir du Saint-Laurent. Aujourd’hui, 60 % de la population – environ 4,3 millions de personnes – vit dans une bande de 10 km de part et d’autre de ce cours d’eau. « Le lien entre les Québécois et le fleuve est historique, démographique, économique, touristique et même artistique », dit Jean-Éric Turcotte, directeur de Stratégies Saint-Laurent. Cet organisme regroupe les 13 comités de zones d’intervention prioritaire (ZIP) du Québec, qui visent la protection, la réhabilitation et la mise en valeur du fleuve. « L’attachement est viscéral, ajoute-t-il, même si on l’oublie parfois. »

Cette amnésie, on la doit en partie aux infrastructures massives – portuaires, ferroviaires, autoroutières – qui ont pris les rives d’assaut avec l’industrialisation au 20e siècle. « On a développé une vision purement utilitaire du fleuve, poursuit Jean-Éric Turcotte. Avec la construction de l’autoroute Dufferin-Montmorency à Québec, par exemple, ce sont des kilomètres de marais côtiers qui ont disparu sous les remblais. » Et avec eux, l’accès facile pour le public.

Les mentalités ont commencé à changer dans les années 1980, grâce entre autres à la prise de conscience environnementale. Depuis, les initiatives pour ramener les Québécois au fleuve se multiplient, principalement dans une optique récréotouristiqueDes routes bleues – des circuits navigables en kayak et en canot – ont vu le jour de la Gaspésie à l’Outaouais et les projets de baignades pullulent. Les festivités du 400e de Québec ont ont donné naissance à la promenade Samuel-De Champlain et suscité le réaménagement de la baie de Beauport. À Montréal, la plage de l’Horloge accueillera cet été les amateurs de chaises longues dans le Vieux-Port pour une deuxième année, à un jet de pierre du Village de pêche blanche qui a attiré l’hiver dernier les mordus de la perchaude. Et la réappropriation des berges va bon train à Verdun et dans quelques autres secteurs de l'île de Montréal.

Néanmoins, l’accès aux berges pour tous et en tout temps, ce n’est pas pour demain. La spéculation foncière a remplacé la grande industrie. On assiste à la privatisation des berges du Saint-Laurent et de ses tributaires. « Près de Québec, le long des routes 132 et 138, les projets de condos portent des noms comme “Le Marais” et s’annoncent “les deux pieds dans le fleuve”. On construit directement dans des milieux naturels sensibles », s’insurge Jean-Éric Turcotte.

 

Formule gagnante

Esquisse du futur amphithéâtre de Trois-Rivières, Paul Laurendeau, François R. Beauchesne, architectes en consortium

Au fil de ses escapades de street fishing, Jean-François St-Onge s’est demandé comment d’autres villes occupaient leurs rives. Il a élaboré un projet de recherche qui a remporté, en 2011, la bourse du Collège des présidents de l’Ordre. Cette cagnotte a financé un périple d’une quinzaine d’escales en Europe du Nord, où la requalification de zones portuaires et côtières bat son plein.

En arpentant les berges de Liverpool, Reykjavik, Hambourg et autres, il a remarqué une formule récurrente. « Les autorités libèrent une zone en déménageant le port et en détournant les voies ferrées, par exemple. Ensuite, elles posent un geste fort : un bâtiment public d’une valeur architecturale exceptionnelle qui donne le ton et attire les promoteurs privés, qui sont strictement encadrés pour assurer la qualité. » Plus qu’un lieu de plaisir et de détente, le bord de l’eau est envisagé comme un milieu de vie.

Et ça marche. À Oslo, la transformation des abords du fjord, amorcée depuis les années 1980, s’est accélérée depuis une dizaine d’années. On a déplacé le port industriel et enfoui l’autoroute qui l’encerclait dans un tunnel. La mer de conteneurs a fait place à une poignée de nouveaux quartiers à usage mixte. L’un deux – Bjørvika – accueille depuis 2008 l’Opéra d’Oslo, conçu par la firme Snøhetta. Le bâtiment spectaculaire, couvert de marbre d’Italie et de granit blanc, semble émerger de l’eau. Un musée et une bibliothèque seront bientôt construits. Une fois le projet achevé, 30 000 personnes y vivront et y travailleront.

Les espaces européens réinventés à cette sauce sont situés en plein cœur de la ville.

« Un architecte de chez OMA – le cabinet néerlandais fondé par Rem Koolhaas – me faisait remarquer à quel point ce sont des occasions uniques, raconte Jean-François St-Onge. En ville, on n’a plus de vastes espaces inoccupés. Il faut en profiter pour installer de grands bâtiments institutionnels, comme des musées, ou encore des stades. Sinon, ceux-ci devront être construits dans des sites excentrés et difficilement accessibles. » 

Évidemment, soustraire les berges aux griffes de l’industrialisation ou de la spéculation est un enjeu de taille. Les terrains sont souvent la propriété de sociétés d’État (agence portuaire, ministère des Transports, etc.), un atout important pour imposer des règles et assurer un développement cohérent. Mais les acteurs sont nombreux et l’exercice requiert concertation et vision à long terme. 

Ainsi, en rentrant d’Europe, Jean-François St-Onge espérait présenter le fruit de ses recherches à plusieurs endroits le long du fleuve au moyen d’une petite exposition ambulante. Il s’est buté à des murs administratifs. « On m’a barouetté d’autorités municipales en sociétés fédérales en comités. J’ai fini par abandonner. » Ce n’est qu’un  aperçu, à très petite échelle, du casse-tête bureaucratique qui attend une requalification d’envergure.

 

Place à la contemplation

Pôle touristique de Natashquan, Croft Pelletier architectes. Photo: Eric Pelletier

À l’extérieur des grands centres, les barrières prennent d’autres formes. Le printemps dernier, l’architecte Pierre Thibault a acheté un nouveau réfrigérateur pour sa résidence secondaire dans Charlevoix. Pour prendre possession de l’électroménager, il a dû se rendre à l’arrière du centre commercial où l’attendait… une vue magnifique ! « Entre Québec et le début de Charlevoix, on a permis la construction de toutes sortes de bâtiments insignifiants du côté du fleuve, raconte-t-il. On est niché entre la montagne et l’île d’Orléans, mais on se croirait à Brossard. C’est ahurissant. »

Selon lui, c’est en partie parce que le fleuve a longtemps été perçu comme un ennemi. « Les femmes perdaient leurs hommes, qui partaient à la pêche pendant de longues semaines. Aussi récemment que dans les années 1950, la majorité des gens ne savaient pas nager. » 

L’architecte donne un cours intitulé Eau et architecture à l’Université Laval. Les étudiants y explorent différentes pistes pour renouveler notre relation à l’eau. Lui-même favorise une approche qui s’apparente à... l’acupuncture. C’est-à-dire planter des « aiguilles » – des plateformes simples pour contempler, lire, pique-niquer – le long du fleuve. « On imagine à tort qu’il faut investir à coup de dizaines de millions de dollars, comme pour la promenade Samuel-De Champlain. Mais dans bien des cas, des interventions minimalistes, à la limite du land art et de l’architecture, suffisent. »

En ville comme à la campagne, il faut respecter la singularité des rives. « Ce serait dommage d’appliquer des idées qu’on utilise ailleurs au bord de l’eau, croit Jean-François St-Onge. On peut par exemple s’inspirer de l’imagerie maritime. En Hollande, beaucoup de projets intègrent des conteneurs pour évoquer l’ancien usage portuaire.» 

Assurer le caractère public est aussi fondamental. Pierre Thibault imagine des promenades comme la Samuel-De Champlain qui seraient bordées d’habitations sur pilotis. « Les promeneurs pourraient circuler en dessous, protégés des intempéries. » Sans oublier la démocratisation des vues. « Ici, les promoteurs installent leurs bâtiments face à l’eau. Ils vendent les appartements avec vue au gros prix et les autres, beaucoup moins chers. En Scandinavie, ça ne se fait pas. Le bâtiment est positionné de façon à ce que tout le monde ait une vue moyenne », raconte Jean-François St-Onge. 

On y gagnerait un plus grand intérêt des Québécois pour leur or bleu. « C’est par l’usage qu’on se réapproprie un patrimoine », croit Jean-Éric Turcotte. Avec un meilleur accès au fleuve, les Québécois se préoccuperaient davantage de son sort, de son développement, de sa protection. Une meilleure planification territoriale s’ensuivrait. « Pour l’instant, les gouvernements n’ont pas de grandes stratégies de conservation et d’accès dans leurs cartons », ajoute-t-il. 

Certains bénéfices sont aussi de l’ordre de la poésie. « Offrir de l’horizon aux citoyens est précieux, estime Pierre Thibault. Nos vies manquent de moments de contemplation. Les architectes sont des rêveurs de l’espace. Il faut amener nos concitoyens et nos élus à rêver avec nous. »

Musée de la Gaspésie, Croft Pelletier architectes, Brière, Vachon et Roy, architectes et Claude Cormier, architecte de paysage. Photo: Marie-Chantal Croft