Esquisses, vol. 24, no 4, hiver 2013-2014

Parcours autoguidésFournir son itinéraire

Les parcours autoguidés ont le vent dans les voiles. Simple outil de communication plein de potentiel ? Zoom sur une activité branchée sur l’architecture. 

Gabrielle Anctil 

Par une belle fin d’après-midi d’été, une quarantaine de promeneurs déambulaient le long du canal de Lachine, à Montréal, écouteurs dans les oreilles et dépliant à la main. Telle une procession désarticulée, ces marcheurs suivaient étrangement le même parcours, depuis le marché Atwater jusqu’aux écluses Saint-Gabriel. De loin, on aurait pu croire à des hurluberlus, mais en y regardant de plus près, tout s’expliquait : il s’agissait de visiteurs captivés par Canal, un parcours audioguidé produit par l’organisme Montréal post/industriel. 

Les audioguides ont récemment fleuri dans notre paysage auditif… et dans le paysage tout court. Grâce aux nouvelles technologies, ils sont sortis des musées pour devenir des outils de promotion touristique et de diffusion historique. 

Du vignoble à l’abbaye en passant par les chefs-d’œuvre de l’architecture, le plus banal des circuits peut servir d’inspiration aux créateurs de parcours audioguidés. Ces derniers se présentent généralement sous forme de fichiers audio ou d’applis qu’il suffit de télécharger, souvent gratuitement, et de déposer dans un lecteur mp3.

 

À vos écouteurs, prêts, marchez

« L’intérêt de l’audio, si on le compare aux visites guidées traditionnelles, est qu’il ajoute une dimension supplémentaire au sujet traité », explique Eve-Lyne Cayouette Ashby, directrice adjointe du Centre d’histoire orale et de récits numérisés à l’Université Concordia, qui a participé à la création de Canal. Pour elle, c’était d’ailleurs la meilleure façon de mettre en valeur les entrevues qui avaient été recueillies au moment de la recherche sur le passé industriel du canal de Lachine. « Avec un audioguide, l’histoire orale devient beaucoup plus vivante, plus immersive. Il crée une proximité fantastique, c’est comme si quelqu’un chuchotait à votre oreille ! » 

Pour Audiotopie, une coopérative d’artistes spécialisée en parcours audioguidés, c’est justement cet aspect immersif qui rend le média intéressant. « Certains de nos parcours pourraient être plus techniques, mais ce que nous voulions mettre de l’avant, c’est l’expérience d’un lieu, sa dimension psychologique, sensorielle et le vécu des utilisateurs », explique Yannick Guéguen, l’un des cofondateurs.

Les formules de parcours audioguidés abondent. L’une des déclinaisons les plus populaires est une appli mariant audio et images, comme la ballade Expo 67 produite par Portrait sonore, un organisme à but non lucratif fondé en 2013 par l’architecte Sophie Mankowski. Au cours de la visite, le promeneur-auditeur est invité à consulter l’écran de son appareil mobile pour visionner des images d’archives des bâtiments qui se trouvent devant lui. Poussant encore plus loin l’expérience multisensorielle, Audiotopie, qui a produit une quinzaine de parcours à Montréal, à Laval, à Sainte-Thérèse et dans l’arrondissement de Brompton à Sherbrooke, propose quant à lui des parcours adaptés aux conditions météorologiques, dont certains invitent les participants à toucher un objet ou un bâtiment. Les parcours peuvent se faire à pied ou en vélo tandem ou même adopter le circuit d’une ligne d’autobus municipale.

(Photo de gauche: Griffintown, Montréal. Crédit: turbulentflow) 

 

Raconter l’histoire

En 2009, Sophie Mankowski a quant à elle produit une ballade nommée Montréal moderne afin de promouvoir l’architecture urbaine récente. Cet audioguide permet au commun des mortels d’aller au-delà des aspects rébarbatifs du patrimoine moderne, souvent mal-aimé, ce qui le rend d’autant plus accessible, explique-t-elle. « Les villes canadiennes ont une architecture parfois difficile à aborder. Il y a des ruptures dans le paysage, des changements d’échelle, des matériaux froids. Le récit des experts permet de créer une intimité entre le promeneur et le créateur. »

Eve-Lyne Cayouette Ashby voit dans l’audioguide la possibilité de représenter divers points de vue. Selon elle, la dimension sociale d’un site est primordiale : « L’histoire orale permet de montrer l’expérience subjective des gens qui font l’histoire. Les gens nous parlent de leur utilisation des lieux, de la signification qu’ils ont pour eux », souligne-t-elle. Yannick Guéguin abonde dans le même sens : « Les citoyens sont les experts des lieux qu’ils habitent. Lorsqu’ils racontent leur histoire, on peut découvrir comment ils se sont approprié ces lieux. » Le projet Berri-UQAM : accessibilité universelle signé Audiotopie, qui propose de vivre dans la peau de neuf femmes handicapées pendant une trentaine de minutes, démontre d’ailleurs bien cette intention.

 

Tout sur l’architecture

La diffusion des connaissances sur l’architecture sert l’intérêt de tous, y compris celui de l’architecte, souligne Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal. « Plusieurs en appellent à un plus grand respect du public pour l’architecture, mais le respect vient plus facilement avec la connaissance et avec la confiance. L’architecture, ce n’est pas que du spectacle ! Il faut travailler à mieux faire comprendre la chose architecturale. » En contribuant à la mise en valeur du patrimoine bâti, l’audioguide permet justement un rapprochement entre l’architecture et le grand public.

(Photo de droite: Canal de Lachine, Montréal. Crédit: Chrystian Guy)

Les visites audioguidées peuvent même susciter des destins d’architectes ou contribuer à la formation universitaire. Par exemple, l’École d’architecture de l’Université de Melbourne, en Australie, a décidé de faire le saut vers la modernité en développant sa propre appli audioguidée pour intéresser ses étudiants à l’histoire. Cet outil, nommé History in Your Pocket, permet de placer directement les futurs architectes en face de leur objet d’étude. Beaucoup plus intéressant qu’une série de diapositives !

Pour Yannick Guéguen, un parcours audioguidé pourrait même être utile lors de la conception d’un bâtiment. « Pourquoi ne pas transmettre l’historique d’un projet de construction aux utilisateurs du produit fini ? À travers la démarche de documentation, l’architecte aurait lui aussi la possibilité de voir le projet sous une autre facette. »

Tous s’entendent pour voir des possibilités immenses dans ce nouveau média. Pour faire la promotion de son travail, pour le découvrir sous un autre angle, pour mieux le connaître. Et même pour faire découvrir des endroits méconnus, voire qui n’existent pas encore ! En fait, l’audioguide peut avoir autant d’usages qu’il y a d’architectes pour s’en servir. 

Quelle que soit la raison qui pousse l’utilisateur à s’intéresser à ce nouveau mode de communication, dès que l’appareil est en marche, ce sont inévitablement les émotions qui prennent le dessus. « On marche sur les lieux, on entend les bruits ambiants, on sent les odeurs, on voit les gens qui vivent là aujourd’hui, mais ce qu’on entend dans les écouteurs, c’est le passé. Évidemment, la superposition d’époques crée une tension émotionnelle », résume Eve-Lyne Cayouette Ashby.

Et une fois revenu à la réalité, on a l’impression d’avoir, pour un moment, vécu la vie d’un autre.