Esquisses, vol. 24, no 4, hiver 2013-2014

La charte du boisMatière de prédilection

Présentée en avril dernier, la Charte du bois prône le recours à ce matériau dans la construction. Le point sur ses conséquences pour les architectes.

Hélène Lefranc 

Le bois en construction serait-il l’un des rares sujets capables de réconcilier les politiciens ? La Charte du bois, présentée en avril dernier par la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet (lire l'entrevue), et la ministre du Travail, Agnès Maltais, n’a pas soulevé de critiques. Pour un gouvernement minoritaire, c’était loin d’être gagné. 

Ce nouvel outil, dont l’objectif est d’accroître l’utilisation du bois en construction, s’inscrit dans la continuité des actions des gouvernements précédents. Actions plutôt récentes, car ce n’est qu’en 2008, après avoir produit plusieurs études documentant les obstacles à l’utilisation du bois dans les années 2000, que le ministère des Ressources naturelles adoptait l’ancêtre de la Charte : la Stratégie d’utilisation du bois dans la construction au Québec, qui visait essentiellement la construction non résidentielle. Il faut dire qu’alors, l’ossature de la quasi-totalité des bâtiments résidentiels était faite en bois, tandis que seuls 15 % des autres bâtiments en comprenaient. En 2010, cette proportion atteignait 20 %.

Par ailleurs, le rapport du Groupe de travail visant à favoriser une utilisation accrue du bois dans la construction, remis en février 2012, a tracé la voie au gouvernement en formulant plusieurs recommandations. C’est ce qui a conduit la première ministre Pauline Marois, qui en avait fait un engagement électoral, à mettre en œuvre la Charte du bois rapidement après son élection.

 

Effets secondaires

Outre les constats d’usage – la forêt québécoise comme motif de fierté, les avantages écologiques de l’utilisation du bois, notamment par rapport à l’acier ou au béton, etc.  –, la Charte met en place des actions concrètes pour favoriser le recours au bois dans la construction. Le changement le plus important ? « L’imminente et nécessaire révision du Code de construction par la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) afin de permettre la construction d’immeubles de cinq et de six étages en bois », estime Robert Beauregard, doyen de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval. La Charte prévoit en effet l’évolution de la réglementation en ce sens, alors que le Code limite actuellement la construction en bois à quatre étages. L’un des objectifs de cette mesure est de faire en sorte que le bois contribue à freiner l’étalement urbain, au même titre que les autres matériaux.

À l’heure où la densification des centres urbains monopolise les débats, cette question est d’ailleurs plus pertinente que jamais. « Partout en Amérique du Nord, on tente désormais d’arrêter l’expansion des banlieues, poursuit-il. On constate moins de construction de maisons unifamiliales et une tendance à la construction d’immeubles de cinq ou six étages en ville. Il faut permettre au bois de rester compétitif dans ce créneau où beaucoup de permis sont délivrés. Jusqu’à maintenant, il était difficile de l’utiliser pour de telles hauteurs, car les architectes devaient soumettre une demande de mesure différente ou équivalente à la RBQ. » 

En attendant que les normes permanentes soient intégrées au Code de construction, les concepteurs souhaitant se prévaloir des nouvelles Directives pour la construction d’habitations en bois de 5 ou 6 étages, publiées en juillet dernier, doivent aviser la RBQ en remplissant un formulaire. Notons que ces lignes directrices sont calquées sur la réglementation en vigueur depuis 2009 en Colombie-Britannique. Ainsi, elles concernent seulement l’habitation et excluent les résidences privées pour aînés.

 

Toujours plus haut

Le projet de règlement modifiant le Code et autorisant la construction de six étages en bois pour tous les usages de bâtiment sera remis en décembre à la ministre du Travail. Si le processus d’adoption est mené rondement, il devrait entrer en vigueur en 2014. D’ici là, les architectes peuvent présenter une demande de mesure différente à la RBQ en ce qui concerne les bâtiments non résidentiels. 

La possibilité de construire des immeubles en hauteur en bois chemine aussi sur le plan national. Ainsi, le Code national du bâtiment (CNB) 2015, qui vient d’être publié par Ottawa, devrait élargir la possibilité de construire des bâtiments de cinq et six étages en bois, quel que soit l’usage, à l’ensemble du Canada. De son côté, l’Ontario est également sur le point de l’accepter.

Mais pourquoi restreindre la hauteur à six étages ? « Cela correspond à la limite du système constructif en bois de charpente légère, explique Robert Beauregard. En charpente lourde, avec les panneaux en bois lamellé-croisé, on peut évidemment aller plus haut. En Colombie-Britannique, certains architectes et promoteurs étudient la possibilité de construire des immeubles de 17 à 30 étages (lire l'entrevue avec Michael Green). Même s’ils sortent du cadre réglementaire, ces projets pourraient être envisageables au Québec en vertu du système de mesures différentes de la RBQ. Une fois qu’on aura démontré qu’un gabarit est réaliste et sûr, on pourra répéter l’expérience. » On peut donc imaginer que les changements au Code se poursuivront, puisque celui-ci évolue avec la pratique, notamment s’il y a un certain volume de solutions de rechange mises en œuvre.

Maison symphonique de Montréal, Diamond and Schmitt + Aedifica architectes <br \>Photo: Tom Arban Photography

Devoir d’exemplarité

Une autre mesure concrète contenue dans la Charte concerne le « leadership gouvernemental », c’est-à-dire la volonté de l’État de montrer l’exemple en matière de construction en bois. Désormais, pour tout projet de construction financé en tout ou partie par des fonds publics, le gestionnaire de projet doit évaluer l’utilisation du bois à l’étape de l’avant-projet et comparer les émissions de gaz à effet de serre (GES) pour les différents matériaux envisageables. Cette mesure s’applique aussi à l’ajout de superficie aux bâtiments existants. Un comité, constitué prochainement et regroupant les principaux ministères donneurs d’ouvrage, veillera à ce devoir d’exemplarité de l’État et fera le point sur le déploiement de la Charte.

La Charte promet aussi un renforcement de la formation afin que les professionnels, notamment les architectes et les ingénieurs, mettent à jour leurs connaissances sur le bois en tant qu’élément structural et se tiennent au courant des nouvelles applications du matériau. « L’offre de formation a progressé ces dernières années », affirme Nicolas Bégin, du ministère des Ressources naturelles, qui salue au passage les efforts de Cecobois, de l’Université du Québec à Chicoutimi, de l’Université Laval, du centre de recherche FPInnovations, du Réseau IQ et de Contech. « Le gouvernement prendra cependant contact avec les ordres professionnels pour évaluer l’intérêt de diffuser certains cours dans le cadre de leur programme de formation continue. » Plusieurs formules sont envisagées, mais cela pourrait passer par des échanges avec des spécialistes de pays plus avancés.

 

Déployer son génie

Sur le terrain, les architectes ou les donneurs d’ouvrage souhaitant privilégier le bois ont à résoudre des questions techniques et se heurtent souvent à des obstacles, remarque Robert Beauregard. « Ils ont de la difficulté à trouver un ingénieur connaissant suffisamment le matériau pour faire les calculs de structure. Quelques-uns se spécialisent dans le bois, mais beaucoup n’ont encore jamais participé à ce type de projet. » Selon le professeur, certaines firmes de génie répondent à des appels d’offres où il est stipulé que la construction sera en bois avant d’annoncer, une fois qu’ils ont décroché le mandat, qu’ils ne pourront le mener à bien. D’ailleurs, la Société immobilière du Québec (SIQ) a précisé ses exigences à cet égard et demande maintenant aux ingénieurs de faire la démonstration de leurs compétences. 

Nicolas Bégin reconnaît que des efforts s’imposent afin que des cours obligatoires sur le bois soient inclus dans l’enseignement du génie civil. Robert Beauregard renchérit : « On ne pourrait pas imaginer un programme en génie civil sans cours sur le béton; ce devrait être la même chose pour le bois. Depuis 10 ans, l’offre a considérablement augmenté et ces cours existent maintenant en option dans toutes les universités. Il faut les rendre obligatoires. » À l’Université Laval, la majorité des 90 étudiants en génie civil en suivent déjà un. 

Enfin, parmi les autres initiatives de la Charte, notons un accent mis sur la recherche et l’innovation dans le but de faire progresser les produits à valeur ajoutée, les systèmes de construction et l’efficacité énergétique. À ce titre, les organismes FPInnovations et le Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ), de même que les établissements d’enseignement collégiaux et universitaires seront mis à contribution. Par ailleurs, la Chaire de recherche sur la construction écoresponsable en bois est en démarrage à l’Université Laval, avec la SIQ comme partenaire. Une grappe industrielle devrait également voir le jour l’an prochain. 

Il est trop tôt pour tirer un bilan de la Charte du bois. Mais pour Robert Beauregard, elle permet déjà « de réunir autour d’un but commun tous les acteurs de la construction ». Chose sûre, le texte en inspire d’autres. À telle enseigne que l’Association béton Québec a elle aussi lancé sa propre charte...