Esquisses, vol. 24, no 3, automne 2013

Le syndrome du « Pas dans ma cour »L'enfer chez les autres

Passage obligé de tout projet d’envergure, le phénomène « Pas dans ma cour » semble être à l’origine de bien des maux de tête pour les concepteurs. Mais qu’en est-il précisément ?

Gabrielle Anctil

Quartier Saint-Roch, Québec. Depuis plusieurs années, l’organisme spécialisé en santé communautaire Point de repères tente d’implanter un centre d’injection supervisé dans ce milieu urbain en pleine revitalisation. En 2011, après que la Cour suprême du Canada eut donné son aval à ce type de projet, une consultation publique a été lancée auprès des habitants du quartier, qui ont formé un comité et énoncé les critères d’admissibilité importants à leurs yeux. 

C’était sans compter l’opposition de certains groupes, qui ont bloqué le projet pour préserver l’image positive de la ville et du quartier. Clairement, le projet a dérangé, selon Mario Gagnon, directeur général de Point de repères : « Au départ, l’association des commerçants s’inquiétait des problèmes que susciterait le projet. On s’imaginait que tous les toxicomanes de la province allaient venir s’injecter dans le quartier ! Plus tard, l’association a fait valoir qu’il n’y avait pas de problème de consommation et qu’un centre d’injection supervisé était inutile. »

 

L’origine du mal

Communément appelé le syndrome « Pas dans ma cour », ce phénomène d’opposition à des projets de nouvelles infrastructures ne date pas d’hier. Des tanneries et fabriques d’ammoniaque aux grands projets électriques et routiers, chaque époque a connu son lot de citoyens hostiles à de nouvelles installations sur leur territoire. Né avec la révolution industrielle, le phénomène est à l’origine des consultations publiques telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Dans les années 1970, un changement s’opère aux États-Unis : les citoyens s’organisent. « Au lieu de se plaindre de façon isolée, les gens s’associent, se mettent en réseau, se structurent, trouvent une manière collective d’agir », explique Isabelle Parmentier, professeure d’histoire à l’Université de Namur en Belgique. C’est le début des organisations de quartiers, des associations de locataires, des groupes de préservation du patrimoine, mais aussi du « Pas dans ma cour »... (Photo: Centre d'injection supervisée Insite, Vancouver. Photo: Vancouver Coast Health)

Nommé péjorativement NIMBY (pour Not in my backyard) par nos voisins du sud, le phénomène semble être une version survitaminée des contestations autour de l'aménagement ayant précédé la décennie 1970. Les plaintes touchent non seulement les installations industrielles, mais aussi des infrastructures sociales destinées à l’accueil des groupes démunis. « Le NIMBY apparaît dans des zones où de nouvelles infrastructures apportent une certaine mixité sociale », résume Isabelle Parmentier. 

L’effet médiatique contribue ensuite à amplifier le mécontentement, remarque pour sa part l’architecte Caroline Denommée, qui s’est frottée au phénomène lors de la planification d’un projet résidentiel controversé à Granby. « Qu’il s’agisse d’installations sanitaires, d’une tour de condos ou de n’importe quel autre projet urbain, c’est toujours médiatisé et ça fait les manchettes pendant des semaines, même si aucune information quant au projet n’a été diffusée... Dans les faits, quand les citoyens prennent connaissance des détails, cela suffit souvent à apaiser leurs craintes », dit-elle.

 

Pas dans mon cœur

L’expression « Pas dans ma cour » résonne souvent comme une accusation, et on associe facilement celui qu’on accuse d’un tel comportement à un égoïste borné. Professeur de sociologie à l’Université de Montréal, Pierre Hamel conteste cette vision : « La question du NIMBY oppose toujours les intérêts des riverains par rapport à ceux des citoyens. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que les riverains sont aussi des citoyens. » Caroline Denommée abonde dans le même sens : « C’est un phénomène qui pousse à une réflexion sociale. Il force une conscientisation de tous sur l’aménagement global d’un lieu. » 

Il n’en reste pas moins que personne ne veut de cette étiquette. Elle est d’ailleurs bien souvent apposée, à tort ou à raison, par ceux qu’irritent les mouvements de contestation. En y regardant de plus près, on constate que les arguments avancés par les opposants à un projet reflètent souvent les grandes valeurs partagées par la majorité de la population. Selon Isabelle Parmentier, les contestataires peuvent se diviser en deux catégories : ceux qui se préoccupent d’une possible atteinte à la santé de la communauté, et ceux qui résistent à la modification d’un paysage ou d’un cadre de vie. (Photo: Centre d'injection supervisée Quai 9, Genève, BMV architectes (projet initial, 2001), Strambinihussong architectes (agrandissement, 2009). Crédit: François Bertin)

Syndrome « Pas dans ma cour » ou opposition justifiée ? Difficile de faire la part des choses. Qui croire lorsque tout le monde s’accuse des pires vices ? Pierre Hamel considère que pour démêler le vrai du faux, il faut se fier aux institutions publiques. « Il faut mettre en place des mécanismes de débat public, et il faut aussi avoir confiance en nos institutions, tout en sachant qu’elles ne parviendront pas forcément à satisfaire toutes les parties prenantes au débat. » Voilà qui semble plus simple à dire qu’à faire, surtout si l’on considère que le phénomène naît souvent de la perte de confiance des citoyens envers les décideurs. Sans oublier que ce sont parfois ces derniers qui ferment la porte aux projets. 

Pour Mario Gagnon, l’attitude des élus a d’ailleurs contribué au gel du projet de centre d’injection supervisé. « Je pense que le climat politique actuel n’est pas nécessairement bon. On a l’impression de reculer plutôt que d’avancer. On va amorcer une réflexion, mais je crois qu’il faudra abandonner l’idée pour les prochaines années. » À ce compte-là, parle-t-on encore de « Pas dans ma cour » ou de « Pas dans ma ville » ?

 

Oui, dans ma cour !

À Toronto, au lieu de regarder les gens se crier des noms de chaque côté de la clôture, le Center for City Ecology a décidé d’inverser la donne. Pour cet organisme, plus question de NIMBY, mais de YIMBY (pour Yes, in my backyard!).

L’origine du festival YIMBY est une histoire connue. Dans un quartier de l’ouest de la ville, plusieurs projets de développement voient le jour simultanément. Les citoyens du quartier, mis devant les faits accomplis, se braquent et organisent la résistance. Les accusations de « Pas dans ma cour » ne tardent pas à suivre, ce à quoi les citoyens répondent d’une façon originale : en mandatant un artiste, soutenu par des architectes et des urbanistes, pour représenter leur vision d’un quartier idéal. (Photo: emmapatsie)

« Ce que les groupes communautaires essayaient de dire, c’est qu’ils souhaitaient préserver les spécificités du quartier : la mixité des réalités socioéconomiques, la présence d’artistes attirés par les loyers peu élevés, l’accessibilité aux piétons. Autant de choses que les promoteurs n’ont pas tendance à inclure dans leurs projets, car aucun règlement ne les y oblige », explique Heather Ann Kaldeway, chargée de projets au Centre for City Ecology.

Depuis cinq ans, le festival invite les élus à venir entendre les idées et aspirations des citoyens. Ce qui est tout à leur avantage pour garantir le succès des projets futurs, poursuit-elle : « Quand les citoyens sont impliqués dans un projet, ils se l’approprient, ils ne s’y opposent pas ! D’ailleurs, plus on les y inclut rapidement, moins il risque d’y avoir du NIMBY. » Elle préconise l’organisation de charrettes participatives dès l’ébauche d’un projet.

Caroline Denommée a aussi choisi l’approche inclusive lorsqu’elle s’est vu confier un mandat de construction de tours de condos à Granby. « Le promoteur a le souci d’entretenir de bonnes relations avec ses voisins, mais aussi de vendre un beau projet. Dès l’étape du concept, on a voulu démontrer aux riverains qu’on faisait l’effort d’aller au-delà de la réglementation en maximisant les espaces verts et en gérant nos eaux de pluie. Nous voulions désamorcer toutes les craintes. » 

Mais le projet suscite quand même une vive opposition. La faute, selon elle, en revient au règlement d’urbanisme qui était trop permissif. « Il faut revoir les règlements de zonage afin par exemple, de dégager des zones transitoires entre les différents types de projets immobiliers. À l’origine, je pense que c’est le travail de l’urbaniste de faire en sorte que tout soit bien encadré et que le règlement soit clair. » Signe que la prévoyance porte ses fruits, à la fin de la présentation du promoteur, le ton des discussions s’est finalement adouci.

Le « Pas dans ma cour » serait-il un fléau désirable ? Pierre Hamel croit surtout que les préoccupations citoyennes ont un effet profond sur les mécanismes de décision politique : « Le “nymbisme” est plutôt positif en ce sens qu’il témoigne d’une démocratie plus inclusive. Avant, les riverains étaient totalement ignorés. Aujourd’hui, on voit qu’ils peuvent être considérés en tant que citoyens. Mais cela oblige à revoir la définition de la citoyenneté en relation avec une redéfinition de la démocratie. » Au-delà des protestations, c’est peut-être un tout nouveau modèle de société qui se dessine.