Esquisses, vol. 25, no 2, été 2014

Architecture de l'urgenceÀ la rescousse

Système de cloisons souples, Shigeru Ban Architectes. Photo: Forgemind ArchiMedia

Une fois que le ciel nous est tombé sur la tête, il faut s’affairer à recoller les morceaux. Comment les architectes peuvent-ils aider sans contribuer au chaos ? Mode d’emploi d’une reconstruction réussie.

Gabrielle Anctil

Depuis trois ans, l’Université John Brown, en Arkansas, contribue à organiser un concours multidisciplinaire de construction d’abris temporaires. But : conscientiser les étudiants de différents horizons aux réalités des populations ayant vécu un désastre naturel. 

L’initiative trouve particulièrement écho auprès des étudiants en architecture, constate Stacie Burtelson, professeure d’architecture à l’Université Judson, en Illinois. « Les étudiants en architecture d’aujourd’hui s’intéressent beaucoup plus aux problématiques sociales que leurs prédécesseurs. C’est d’ailleurs le rôle des enseignants de les sensibiliser aux aspects sociaux de l’architecture, afin qu’ils puissent intégrer cet intérêt à leur future pratique. » Le concours de l’Université John Brown, où elle envoie ses élèves chaque année, est pour elle une occasion parfaite de susciter cet intérêt chez eux tout en leur faisant apprendre les rudiments de la construction.

Car c’est un fait : le climat changeant de notre planète continuera de provoquer tsunamis, ouragans, typhons et autres inondations. Sans parler des tremblements de terre, des désastres écologiques ou de ceux causés par l’homme. Ça n’arrive pas qu’au bout du monde, mais aussi dans notre cour arrière : pensons à Saint-Jean-sur-Richelieu ou à Lac-Mégantic.

 

 

École temporaire en tubes de carton recyclé, Chengdu (Chine), Shigeru Ban Architects. Photo: Voluntary Architects' Network

Degré zéro

Construire rapidement tout en pensant à l’avenir : voilà l’un des principaux défis que doit affronter l’architecte en situation de désastre. À l’étape de la reconstruction, il devient même un acteur clé de la réussite du projet, car au-delà des abris temporaires, il doit rebâtir des milieux de vie.

Dès les premiers instants suivant la catastrophe, l’architecte doit voir aux besoins essentiels des personnes touchées et à leur sécurité. « La première chose à faire, c’est de sécuriser les bâtiments qui sont restés debout », explique Chantal Giard, directrice générale d’Architectes de l’urgence et de la coopération (AUC), une association venant en aide à des populations sinistrées ou dans le besoin.

Audrey Galo, coordonnatrice de programmes pour Architecture for Humanity, le pendant américain d’AUC, abonde dans le même sens : « Il faut arriver rapidement sur les lieux du désastre pour bien comprendre ce qui s’est passé dans la communauté et déterminer les endroits les plus touchés. » Selon elle, l’architecte doit amasser le plus d’information possible, créer des liens avec la population et les autres intervenants ainsi que tenter de saisir les causes du désastre. Tout cela lui permettra de produire une analyse post-désastre détaillée, notamment afin de concevoir des constructions temporaires destinées à durer plusieurs années.

L’architecte new-yorkais Frederic Schwartz, connu pour avoir contribué à rebâtir le tiers de La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, en 2005, insiste d’ailleurs sur cet aspect. « Même si le temps presse, il faut prendre le temps de collecter l’information et d’analyser le cœur du problème attentivement. Avant de commencer à dessiner, il y a une longue période de recherche technique. » 

D’ailleurs, la participation des habitants, des autorités et des organisations locales est essentielle au travail de l’architecte, estiment Audrey Galo et Frederic Schwartz. L’expérience de ce dernier à La Nouvelle-Orléans en témoigne : avant de solliciter ses services, la Ville avait tenté d’imposer un nouveau plan d’urbanisme aux citoyens, sans succès. À son arrivée, l’architecte a renversé la donne, adoptant une méthode qu’il appelle « bottom-up » (du bas vers le haut). 

« Nous avons demandé aux collectivités ce qu’elles voulaient. Le rôle des architectes s’est résumé à les aider à l’obtenir. » Cette méthode misant sur la participation citoyenne a porté ses fruits : grâce aux nouveaux aménagements, notamment, le taux d’actes criminels a diminué, le système d’éducation a repris de la vigueur. « La ville est revenue », résume-t-il. Attention toutefois de ne pas faire de promesses impossibles à tenir, ajoute-t-il, histoire de garder la confiance des citoyens.

 

 

Haïti. Photo: BBC World Services

L’union fait la force

Afin de faire front commun pour aider les victimes de catastrophes naturelles tout en contribuant à prévenir ces dernières, des architectes de différentes régions du monde – parfois de concert avec d’autres professionnels – unissent leurs efforts. C’est le cas d’i-Rec, un réseau international regroupant environ 200 experts de différents secteurs s’affairant à étudier et à diffuser les meilleures pratiques en matière de reconstruction post-désastre. Les buts de ce réseau sont multiples, explique le directeur, Gonzalo Lizaralde, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal : mettre les problèmes en évidence, dénoncer certaines pratiques, faire de la recherche scientifique, former les générations futures, etc. Tout un programme ! 

Par ailleurs, Architecture for Humanity a elle aussi lancé une initiative similaire, nommée Open Architecture Network. Cette plate-forme Web permet de mettre en commun des idées qui ont fait leurs preuves et qui pourraient inspirer d’autres architectes ailleurs sur la planète.

Le partage d’idées est certes une initiative pertinente, mais Audrey Galo met néanmoins en garde contre les solutions à l’emporte-pièce : « Un projet qui a réussi dans une communauté peut servir de modèle dans une autre, mais il faut tenir compte des problématiques locales. » C’est aussi la conclusion à laquelle est arrivée Stacie Burtelson après la première année du concours de conception et de construction d’abris temporaires, en Arkansas. « Nous voulions concevoir un abri qui serait utilisable partout dans le monde, mais c’était trop demander. Il vaut mieux comprendre la culture et l’environnement pour lesquels on construit. » 

Pour sa part, Frederic Schwartz s’inquiète de voir des solutions identiques appliquées dans des situations différentes. « Certains architectes considèrent les désastres comme une occasion d’affaires et organisent leurs déplacements en fonction des catastrophes naturelles. Pourtant, la reconstruction doit être faite par les architectes locaux », argue-t-il.

 

 

Mission à Kitcisakik. Photo: Architectes de l'urgence et de la coopération

Penser pour longtemps

Au Québec, Architectes de l’urgence et de la coopération œuvre depuis 2007 à la reconstruction post-désastre, mais aussi à la prévention et au développement durable. Selon sa directrice, Chantal Giard, le travail des bénévoles se concentre sur trois priorités : l’action en urgence, la gestion de projet et le transfert de connaissances. « Nous ne voulons pas intervenir à la place des gens que nous aidons », explique-t-elle.

C’est d’ailleurs au transfert de connaissances que s’est attaché l’architecte Guillaume Lévesque lors de la mission qu’il a menée à Kitcisakik, en Abitibi, car la formation a été au cœur du projet de rénovation de ce village anishinabe (algonquin). « Nous voulions non seulement valoriser les compétences locales, mais aussi susciter des vocations, des métiers », explique-t-il. En plus d’aider à construire une trentaine de maisons, l’organisme a offert une formation de charpentier-menuisier à 12 ouvriers autochtones.

À la fin de chaque opération de reconstruction, les architectes doivent laisser une situation meilleure que celle qui prévalait avant le désastre, avance Audrey Galo. Par ailleurs, au-delà de l’amélioration du sort des populations locales, tous les intervenants s’entendent pour dire qu’une reconstruction réussie doit tenir compte du développement durable et, surtout, respecter les coutumes locales. Transformer une vulnérabilité en atout, voilà qui est fort valorisant !

 

 

Encadré - Les abris transitionnels

Les premiers besoins d’une personne ayant vécu un désastre se résument à bien peu : abri, nourriture, eau potable. Mais un abri de fortune doit souvent se transformer en abri semi-permanent, pouvant servir pendant quelques années. Il importe donc de l’adapter aux besoins de la population touchée, disent les experts consultés. Le concours de conception d’abris d’urgence organisé par l’Université John Brown, en Arkansas, vise justement à trouver des solutions innovantes. Les équipes d’architectes, d’ingénieurs et de maîtres d’œuvre tentent d’imaginer une construction à la fois facile à transporter et capable de durer plusieurs années. Lors de la prochaine édition, les participants devront concevoir un abri qui serait approprié pour une famille ayant fui le conflit syrien. La construction gagnante devra pouvoir abriter environ quatre personnes, résister aux changements de température, être construite avec des matériaux locaux... et coûter moins de 1500 $ ! Les besoins sociaux, culturels ou religieux devront aussi être pris en compte. Après tout, l’architecture n’est-elle pas d’abord affaire de contraintes ?

 

 

Encadré - À quand la fin du monde?

Quels désastres naturels attendent le Québec dans les prochaines décennies ? Professeur au Département de géographie de l’UQAM, Daniel Germain n’exclut aucune possibilité. Outre ce qu’il appelle les « risques ponctuels », comme les glissements de terrain et les avalanches, il faudra aussi composer avec les variations climatiques, qui peuvent notamment causer des pluies violentes, des tornades et des chutes de verglas. Sans oublier le passage habituel des saisons, de plus en plus soumises aux extrêmes : pensons, par exemple, aux îlots de chaleur créés en ville l’été.  

L’architecture offre déjà des pistes de réponse à certains de ces enjeux, comme l’utilisation de matériaux perméables, le verdissement d’espaces de stationnement ou les toits verts pour les îlots de chaleur. « L’hiver, par contre, avec les redoux qui alourdissent la neige, ces mêmes toits doivent avoir été conçus pour supporter au moins 60 cm de neige », résume le géographe. Comment prévoir quand ce qui est souhaitable pendant une saison devient néfaste pendant une autre ? De plus, l’étalement urbain des dernières années et le dézonage de terres agricoles ont mis en évidence les dangers des sols argileux. « C’est comme si on construisait des maisons sur du beurre d’arachide », illustre Daniel Germain. Existe-t-il un moyen de prévoir les dangers ? Selon le géographe, il faut établir et tenir à jour une cartographie complète des zones à risque. Cela permettrait aux municipalités et aux gouvernements de mieux planifier le développement du territoire. De façon générale, toutefois, le Québec restera à l’abri des catastrophes majeures tels éruptions volcaniques ou tsunamis, du moins à moyen terme. Ouf...