Esquisses, vol. 29, no 3, automne 2018

Appel à des idées du ministère de la SantéRepenser le centre jeunesse

Architem

Au printemps 2017, trois firmes d’architectes ont reçu une proposition impossible à refuser: participer à un processus d’appel à idées pour un centre jeunesse. Retour sur une expérience sans précédent.

Sylvie Lemieux

Les projets de construction de centres jeunesse se font rares au Québec. Pourtant, ce parc immobilier a bien besoin d’un renouveau.

Les établissements sont souvent logés dans des bâtiments reconvertis, mal adaptés à leur mission. C’est le cas notamment des trois antennes du Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté d’adaptation des Laurentides. Dans le but d’améliorer ses installations, il envisage la construction d’un nouvel ensemble à Saint-Jérôme.

Fait inédit dans le domaine de la santé, ce projet a fait l’objet d’un appel à idées mis en œuvre par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), en collaboration avec la Société québécoise des infrastructures (SQI). « Le dernier projet de construction d’un centre de réadaptation pour jeunes remonte à plus de 30 ans. On manque donc de références pour concevoir un établissement qui répond aux besoins cliniques actuels. On a senti le besoin d’explorer de nouveaux modèles de conception », explique Céline Drolet, architecte et directrice de la Direction des projets immobiliers au MSSS.

Le processus d’appel à idées, une formule plus simple qu’un concours d’architecture, est apparu comme la solution idéale pour créer des milieux de vie mieux adaptés aux besoins de la clientèle. La démarche a été proposée au Centre intégré en santé et services sociaux (CISSS) des Laurentides, qui a accepté sans hésitation. « Nous avons vu la possibilité d’influencer les futurs services aux jeunes en difficulté », explique Christine Heyne, directrice adjointe, Continuum réadaptation jeunesse au CISSS des Laurentides.

Un mandat hors de l’ordinaire

En collaboration avec le MSSS et le CISSS, la SQI a élaboré la démarche et défini le mandat à confier aux architectes. Puis, un comité paritaire a sélectionné les trois firmes qui seraient invitées à participer. « Nous avons choisi des firmes qui ne font pas de projets publics pour leur donner la chance de proposer leurs concepts. En tant que donneur d’ouvrage, nous savons que ce n’est pas facile d’accéder au marché public. L’appel à idées nous donnait l’occasion d’obtenir un regard neuf », soutient Chantal Doucet, architecte et directrice de la Direction de l’expertise de Montréal à la SQI.

Approchées au printemps 2017, les trois firmes sélectionnées, soit _naturehumaine, Atelier Pierre Thibault et Architem, ont accepté d’emblée. « Il s’agissait d’une occasion unique de réfléchir à une problématique sociale et d’y apporter des solutions architecturales », explique Andréa Wolff, associée chez Architem.

Les architectes ont reçu le mandat, octroyé par un contrat de gré à gré, de proposer des concepts de milieux de vie favorisant le bien-être et la réinsertion sociale des jeunes. Les paramètres qui leur ont été donnés étaient les suivants : une capacité d’accueil de 90 jeunes; des fonctions comprenant huit unités de vie, des salles de classe, des unités d’intervention et des espaces administratifs. Les architectes devaient tenir compte de nombreux aspects liés à la sécurité, mais n’avaient aucune contrainte budgétaire.

Lors de la visite de l’établissement actuel, les participants ont éprouvé « un choc ». « Le bâtiment est en mauvais état, et l’endroit n’est pas accueillant. Il y a très peu d’éclairage naturel. C’est un milieu qui ne favorise pas le bien-être », résume Stéphane Rasselet, de _naturehumaine. Les responsables du centre leur ont dressé un portrait de la clientèle, des différentes interventions qu’ils font auprès des jeunes et du niveau de sécurité requis. Les architectes ont ainsi pu constater certaines des lacunes du bâtiment. «Les cages d’escalier sont étroites, ce qui complique la tâche du personnel quand il doit intervenir auprès d’un jeune en crise. Cela accroît également les risques d’accident », explique Andréa Wolff.

Un exercice révélateur

Dans un premier temps, les architectes ont élaboré de deux à quatre concepts préliminaires qu’ils ont présentés à un comité regroupant des représentants des parties prenantes. Le comité a retenu, pour chacune des firmes, un modèle à développer. « Nous voulions avoir une variété de concepts présentant des visions différentes », explique Chantal Doucet. À l’automne 2017, l’exercice s’est conclu par la présentation des concepts plus aboutis.

De façon unanime, les architectes ont apprécié l’expérience. « Même si notre firme ne réalise pas le projet, l’exercice en valait la peine, explique Jérôme Lapierre, architecte à l’Atelier Pierre Thibault. On a pu faire évoluer le milieu quant à la valeur de l’architecture lorsqu’il s’agit de créer des environnements qui contribuent au mieux-être des jeunes. De plus, les firmes ont travaillé davantage dans un esprit de collégialité que de compétition. »

Du côté des responsables du CISSS des Laurentides, l’exercice a été révélateur. « Je me suis rendu compte à quel point l’architecture peut influencer le comportement des occupants, explique Christine Heyne. Dans chacun des projets, de manière différente, les architectes ont conçu un lieu qui répond aux besoins cliniques et qui tient compte des meilleures pratiques d’intervention. Ils ont proposé des unités de vie construites sur le principe de petites maisons. Est-ce un concept réaliste au quotidien ? Cela reste à voir. Chose certaine, l’exercice est profitable parce qu’il nous aide à approfondir notre réflexion. » Les projets des architectes ont aussi été présentés aux jeunes. Plusieurs idées leur ont plu, particulièrement les aires de jeux et les terrains de sport.

Le bilan est également positif du côté du MSSS. « La démarche a atteint ses objectifs », affirme Céline Drolet, qui aimerait répéter l’expérience pour d’autres projets. Les concepts des trois firmes seront transmis aux architectes qui obtiendront le mandat de conception après un appel d’offres conventionnel. Approuvé par le Conseil des ministres en août dernier, le projet en est à l’étape de l’élaboration du dossier d’affaires initial. La livraison est prévue en 2023.

Même si sa firme ne se qualifie pas comme soumissionnaire, Stéphane Rasselet se dit privilégié d’avoir participé au processus. « Cela ajoute une corde à notre arc, dit-il. On pourrait possiblement présenter un concept lors d’un concours sur un projet du même genre en consortium avec une firme qui a plus d’expérience dans la réalisation concrète. »

Ne reste qu’à souhaiter que cet apprentissage mutuel profite aux usagers !

 

_naturehumaine

Un bâtiment carré est scindé en plusieurs blocs qui entourent un espace extérieur végétalisé se prêtant au rassemblement, au jeu ou à la promenade. Une passerelle relie les unités de vie aux salles de classe. Des « cocons » permettent de se retirer pour se détendre. En façade, un motif sérigraphié évoque la structure d’un arbre.

 

 

 

 

Atelier Pierre Thibault

Plusieurs unités sont réparties autour d’une grande cour intérieure boisée. L’idée est de ramener les lieux à une échelle plus humaine, à l’image d’un village où les usagers peuvent déambuler. Le centre administratif et les espaces publics sont disposés sur rue, créant un écran protecteur pour le campus.

 

 

Architem

Un ensemble de bâtiments est organisé autour d’un axe de circulation qui relie toutes les activités. D’un côté, les espaces communs, de l’autre, les unités d’habitation. Des intersections offrent divers points d’intérêt : espace d’exposition, cuisine communautaire, gymnase et mur d’escalade. Les unités de vie ressemblent à des maisons, avec des zones communes et des espaces pour s’isoler. L’aire des éducateurs est située au centre, pour faciliter la supervision.