Esquisses, vol. 29, no 3, automne 2018

ÉditorialL'architecture en campagne

Nathalie Dion, présidente de l'Ordre des architectes du Québec

Août 2018. Nous sommes une vingtaine de personnes rassemblées à l’ombre des blocs de béton dessinés par Moshe Safdie. Nous écoutons le guide nous expliquer comment une thèse d’étudiant est devenue Habitat 67; comment l’assemblage de ces modules pesant de 70 à 90 tonnes chacun défie  la gravité et comment l’œuvre constitue une réflexion sur la manière de vivre en société. Nous repartons au bout de deux heures habités par l’utopie de l’époque et l’harmonie du lieu. En 2018, nous avons été plus de 4000 à vivre cette expérience, mise sur pied l’année précédente à l’occasion du 50e anniversaire d’Expo 67.


 

De telles rencontres, il faut les multiplier au Québec, qu’elles se fassent en personne ou par médias interposés, nous ont dit les intervenants interrogés pour le dossier de ce numéro d’Esquisses. C’est en bonne partie par elles que l’on peut intéresser les citoyens à l’architecture, leur transmettre les clés pour l’apprécier et leur faire comprendre à quel point cet art définit plus que tout autre leur manière d’être et leur rapport au monde. Dans les pays qui affirment leur volonté d’améliorer la qualité de l’environnement bâti, sensibiliser la population à l’importance de l’architecture est considéré comme un must. La France, par exemple, a instauré des Journées nationales de l’architecture en 2015.

Bien sûr, il existe déjà chez nous certaines activités de sensibilisation – pensons aux visites patrimoniales d’Héritage Montréal –, mais il reste plusieurs terreaux inexploités. L’école en est un, le milieu municipal en est un autre. 

La nouvelle politique culturelle du Québec, dévoilée en juin, permet d’espérer certains gains. Peu après l’élection du gouvernement caquiste, cet automne, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a confirmé son intention de s’en servir comme base, tout en se gardant la possibilité d’y apporter des changements. Comme vous le savez, le plan d’action de cette politique comprend une mesure intitulée « Doter le Québec d’une stratégie gouverne-mentale en architecture », dont l’OAQ est déjà partie prenante. 

Or, on décèle dans ce plan d’autres occasions de valoriser l’architecture. Prenons la mesure intitulée « Conclure une nouvelle alliance culture-éducation-famille » , qui prévoit l’«Initiation des élèves à des disciplines artistiques qui ne figurent pas dans le Programme de formation de l’école québécoise, comme le cinéma ». Il faut absolument que l’architecture s’y trouve ! Tout comme dans la mesure qui porte sur les sorties et les activités parascolaires. 

L’OAQ a bien l’intention de le rappeler à la nouvelle ministre : l’architecture, en plus d’offrir un contexte d’apprentissage à plusieurs matières comme les mathématiques, la géographie et l’histoire, contribue à forger l’esprit critique des futurs citoyens à l’égard de décisions qui les concernent. Bien sûr, les résultats vont prendre une génération à se concrétiser : raison de plus pour s’y mettre sans tarder !

Le plan d’action prévoit aussi d’augmenter le soutien à la diffusion culturelle, de bonifier le Fonds du patrimoine culturel québécois et de « favoriser la mise en valeur des composantes culturelles dans les démarches de planification du milieu municipal en matière d’aménagement du territoire ». Voilà autant d’occasions de valoriser l’architecture, que ce soit auprès des décideurs ou du grand public. 

L’idéal, selon l’OAQ, est bien sûr d’articuler tous ces éléments à l’intérieur d’une politique de l’architecture en bonne et due forme. Autrement dit, de faire en sorte que l’architecture bénéficie d’une vision cohérente et intégrée, puisque son application va au-delà du champ artistique. Cette vision établirait par exemple un lien entre la sensibilisation à l’architecture et une commande publique axée sur la qualité architecturale. Depuis l’entrée en vigueur, l’an dernier, des lois qui augmentent leur autonomie et leurs pouvoirs, les villes ne sont plus tenues d’appliquer la règle du « plus bas soumissionnaire » pour l’octroi de contrats de services professionnels. Comprennent-elles toutes les avantages de se fonder plutôt sur la qualité des candidatures, voire des idées ? La Ville de Montréal se montre favorable à ce virage, du moins d’après les enjeux abordés lors de ses consultations relatives à l’Agenda montréalais pour la qualité en design et en architecture. Espérons que les 36 autres villes qui ont officiellement appuyé l’idée d’une politique québécoise de l’architecture démontreront vite la même volonté. 

 

Éditorial rédigé en collaboration avec 
Christine Lanthier, rédactrice en chef.