Esquisses, vol. 29, no 3, automne 2018

LogicielsOptimiser ses outils

Revit et AutoCAD sont indispensables à la pratique de l’architecture en 2018. Or, ces outils peuvent être bonifiés ou complétés par des fonctionnalités, souvent méconnues, qui ouvrent des horizons créatifs.

Gabrielle Anctil

«Autodesk est quasiment inévitable au Québec», soupire Yien Chao, architecte et directeur BIM chez Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes. Malgré l’avancée des standards ouverts tels que le format IFC, censés permettre une plus grande mobilité entre les logiciels, l’éditeur de Revit et d’AutoCAD domine encore le marché. «L’idée des standards ouverts est excellente, mais bien souvent ils ne permettent pas de produire des documents “vivants”. Une fois qu’un plan est exporté en IFC, on ne peut plus y travailler», résume l’architecte. Pour assurer une collaboration fluide, il n’y a donc pas 36 solutions: toute l’équipe doit utiliser la même suite d’outils.

Le hic: il faut avoir les reins solides. Un poste de travail équipé de Revit ou d’AutoCAD peut facilement délester votre compte en banque de plus de 4000 $. Et malgré tout, l’outil pourrait ne pas être optimisé pour vos besoins. D’où l’importance de bien connaître les possibilités de l’univers numérique, question de rentabiliser l’investissement. «Pour un projet donné, on peut économiser des sommes énormes en utilisant bien les bons outils. Ces économies peuvent être réinvesties dans la création», résume Antonio Menezes Leitão, professeur adjoint à l’Institut supérieur technique de Lisbonne et coordonnateur du groupe d’architecture et d’informatique.

Zéro et un

Les logiciels propriétaires tels que Revit et AutoCAD offrent généralement des interfaces de programmation d’applications (mieux connues sous le sigle anglais API). Ces API permettent de créer des extensions aux outils pour suppléer à des fonctionnalités manquantes (comme l’exécution d’opérations répétitives ou encore la manipulation de données), une pratique naissante dans les entreprises où des architectes se lancent en programmation. Ailleurs dans le monde, les plus grandes firmes telles que Foster ou Zaha Hadid ont même des services de design informatique. Bon à savoir avant d’investir dans cette voie: certaines applications ainsi créées sont offertes gratuitement ou à coût modique dans des catalogues comme l’Autodesk App Store.

Grâce à ces API, certains vont même jusqu’à créer de nouveaux logiciels. C’est ce qu’a fait Antonio Menezes Leitão en imaginant Rosetta, un outil qui s’accroche aux API des logiciels majeurs et permet de passer de l’un à l’autre sans perdre en qualité des données (ce qui remédie aux limitations des IFC évoquées ci-dessus par Yien Chao). Offert en code source ouvert, Rosetta permet aux architectes de modéliser un design en le traduisant en opérations mathématiques, un processus connu sous le nom de programmation fonctionnelle. «La programmation fonctionnelle est beaucoup plus facile à apprendre que d’autres types de programmation, ce qui la rend plus accessible aux personnes qui n’ont pas été formées en informatique», explique le professeur. Résultat: «Le code produit est portable, il peut générer des designs dans plusieurs logiciels», résume-t-il.

Les scripts, qui permettent d’automatiser certaines tâches, gagnent aussi en importance, affirme Franck Murat, directeur expertise BIM-VDC chez BIM One. Par exemple, un architecte qui doit réviser des légendes de plan peut s’en servir pour s’assurer qu’elles sont toutes écrites en majuscules. «Sur un projet, réviser trois pages peut être assez rapide. Mais on se rend compte qu’on peut gagner beaucoup de temps à la longue si on prend la peine d’optimiser notre façon de faire dès le départ.»

De nouvelles compétences

Pour le moment, la plupart de ces fonctionnalités sont réservées aux mordus de programmation ou aux firmes assez importantes pour se permettre des ressources spécialisées. Or, la littératie numérique est devenue un enjeu majeur. Directrice BIM-VDC chez Pomerleau, Ivanka Iordanova est catégorique: «Les architectes vont devoir apprendre à programmer.» C’est particulièrement vrai pour les petits bureaux, qui doivent s’assurer de demeurer compétitifs, précise Franck Murat: «Même les plus petites firmes ont les moyens de consacrer quelques heures à la programmation d’outils qui, au bout du compte, leur feront économiser bien du temps. Il vaut mieux s’y mettre rapidement, car plus on attend, plus ce sera complexe.»

Antonio Menezes Leitão est du même avis et espère voir des cours de programmation s’offrir dans les écoles d’architecture pour outiller la relève. Quant à ceux qui ont déjà quitté les bancs d’école, ils peuvent se tourner vers Internet. «Les débutants peuvent poser leurs questions sur des forums d’entraide. On peut aussi trouver des scripts offerts en ligne et les adapter», explique Franck Murat. Les plus aguerris peuvent même dénicher des logiciels à code source ouvert et les améliorer.

Une fois les compétences acquises, il faut aussi les actualiser continuellement, notamment grâce à une veille de l’évolution des outils informatiques. «L’informatique évolue tout le temps, explique Yien Chao. Il n’est plus possible de penser qu’on a une méthode qui pourra fonctionner pour les 10 prochaines années. Les gabarits de projets (modèles sur lesquels les équipes se basent pour créer un projet) sont aujourd’hui mis à jour toutes les semaines!»

Cette mise à niveau continuelle est aussi nécessaire quand vient le temps de choisir l’outil le mieux adapté aux besoins d’un projet. «Il importe de bien connaître les outils pour être en mesure de savoir quand s’en servir, insiste Franck Murat. Ce sont les architectes qui doivent les choisir, pas le département des TI.» Le rôle de chef d’orchestre tant revendiqué par les architectes, c’est aussi ça!

 

 

Hommage au carnet à dessin

 

Pour Robert Woodbury, professeur à l’École des arts interactifs et de technologie de l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique, les logiciels comme Revit exacerbent un travers de certains créateurs qui consiste à s’attacher à la première idée qu’ils émettent (un phénomène appelé «rigidité fonctionnelle»): «Les ordinateurs ne peuvent traiter qu’une information à la fois. Les outils sont souvent optimisés en conséquence.» Pour y remédier, il a créé un logiciel nommé Cambria, qui permet aux architectes de travailler sur plusieurs concepts simultanément. «Plusieurs études indiquent que les concepteurs travaillent mieux lorsqu’ils peuvent formuler rapidement des variations sur un problème précis, explique le professeur. Jusqu’à maintenant, seul le carnet à dessin permettait cela.»