Esquisses, vol. 29, no 3, automne 2018

Commande publiqueDonner l'exemple

Centre de services Le Bonnallie, Parc national du Mont-Orford, Anne Carrier architecture
Photo : Stéphane Groleau

En adoptant la Charte du bois, le gouvernement du Québec s’est engagé à servir de modèle. Aperçu des retombées.

Valérie Levée

L’exemplarité gouvernementale trône au tout premier rang des mesures que préconise la Charte du bois. «Ainsi, pour tous les projets financés en tout ou en partie par des fonds publics, le gestionnaire de projet doit évaluer l’utilisation du bois à l’étape d’avant-projet et effectuer une analyse comparative des émissions de gaz à effet de serre (GES) pour les différents matériaux», précise le texte publié en 2013.

Cinq ans plus tard, comment les ministères et organismes du gouvernement s’acquittent-ils de leur devoir d’exemplarité? Le secteur privé a-t-il emboîté le pas comme escompté?

Trois leaders

Propriétaire d’édifices publics et gestionnaire de projets de construction pour la plupart gouvernementaux, la Société québécoise des infrastructures (SQI) est bien placée pour servir de modèle. Elle avait déjà construit en bois le poste de police de Lac-Beauport, en 2005, mais la Charte aura donné un coup d’accélérateur à l’utilisation de ce matériau dans d’autres types de bâtiments. «La Charte du bois est un engagement gouvernemental; elle aide à sensibiliser et, éventuellement, à convaincre le client», observe Bernard Sicotte, architecte et directeur à la Direction de la planification stratégique de la SQI. Si, après une décision consensuelle entre la SQI et les partenaires du projet, le bois est adopté, la SQI rédige le programme fonctionnel et technique (PFT) exigeant son emploi, par exemple en structure ou en revêtement, mais laisse aux professionnels le choix du système et des produits.

Postes de police, palais de justice, centres de transport: les bâtiments en cause sont de modestes dimensions. Or, les réalisations en bois de la SQI s’apprêtent à prendre de la hauteur puisque le nouveau siège social de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) comprendra huit étages. Les travaux ont débuté en mai dernier dans l’écoquartier D’Estimauville, à Québec, en vue d’une occupation en 2021.

La Société d’habitation du Québec (SHQ), avec son parc de 74 000 HLM et de 40 000 logements communautaires, montre également la voie. Mais comme le précise Nathalie Doyon, conseillère aux politiques techniques à la Direction de l’expertise technique et du soutien à l’industrie de l’habitation de la SHQ, la plupart de ces bâtiments font quatre étages ou moins, et 95 % sont en ossature légère. «La construction en bois est bien ancrée, et notre défi est d’aller plus loin en faisant connaître les possibilités offertes par le bois d’ingénierie et la construction en hauteur.» À Québec, la SHQ compte plusieurs réalisations qui en témoignent: les Habitations Trentino, un bâtiment de quatre étages en bois lamellé-croisé érigé en 2015, de même que la maison Martin-Matte et le PAL6, deux bâtiments de six étages en ossature légère construits en 2015 et 2016.

Quant à la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq), elle construisait déjà ses chalets et centres d’accueil en bois avant la mise en place de la Charte. «Notre préférence pour le bois est inscrite à même le programme de construction qui accompagne un appel d’offres», dit Simon Boivin, responsable des relations avec les médias à la Sépaq. Depuis la Charte, la Sépaq a resserré son suivi auprès des professionnels pour veiller à l’intégration du bois et à sa mise en valeur, ce qui a conduit ces derniers à améliorer leurs compétences relatives à ce matériau. «On le voit par leur capacité à soumettre des projets plus audacieux», indique Simon Boivin.

Des comptes à rendre

Pour en savoir plus sur les effets tangibles de la Charte du bois au sein du gouvernement, il faut s’adresser au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui en fait le suivi. Nicolas Bégin, coordonnateur des relations avec les médias, explique par courriel que le Comité interministériel de haut niveau sur l’exemplarité en construction bois a mis en place un mécanisme de reddition de comptes: chaque année, les ministères et organismes doivent remplir un formulaire et l’envoyer au MFFP pour documenter l’évaluation du bois en avant-projet et son emploi effectif. Les réponses reçues pour la première année de reddition de comptes (2016-2017) montrent que, sur 188 projets répertoriés par le MFFP, la SQI et la Sépaq, 102 (soit 54 %) ont fait l’objet d’une évaluation de l’utilisation du bois à l’étape de l’avant-projet. Le porte-parole n’a pas précisé si ces évaluations ont conduit à une utilisation du bois et n’a pas fourni de données pour les autres ministères et organismes.

Or, selon la Charte, l’évaluation n’oblige pas à construire en bois ni même à utiliser du bois issu des forêts québécoises. «L’exigence d’un contenu en bois exclusivement québécois constitue une infraction aux accords commerciaux, tant avec les États-Unis et l’Europe qu’avec les autres provinces», mentionne Nicolas Bégin.

Les prochains exercices de reddition de comptes devraient donner une idée plus précise de l’application de la Charte par le gouvernement. D’ailleurs, l’évaluation sera facilitée par un outil de quantification des émissions de GES mis au point par le Centre d’expertise sur la construction commerciale en bois (Cecobois). «Le calculateur, qui sera lancé à l’automne, permettra de chiffrer les tonnes de carbone évitées grâce à l’utilisation du bois», affirme Gérald Beaulieu, son directeur.

Les villes prennent le relais

Même si le devoir d’exemplarité ne les vise pas directement, plusieurs municipalités favorisent la construction en bois et en sont récompensées par le prix Reconnaissance de l’engagement municipal remis par Cecobois. C’est le cas de la Ville de Montmagny dont le palais de justice, la bibliothèque et une scène publique intègrent le bois, comme le fera son Centre des migrations, prévu pour son 375e anniversaire, en 2021. «On a toujours tacitement favorisé le bois et encouragé nos entreprises locales. Mais on n’en fait pas une politique obligatoire», indique Rémy Langevin, le maire de Montmagny.

Montmagny n’est pas la seule ville à réserver au bois une place d’honneur. «Que ce soit dans les centres communautaires, les infrastructures sportives ou les passerelles, cette volonté s’exprime partout au Québec», observe Gérald Beaulieu. Le mouvement devrait s’amplifier, car, en novembre 2017, lors du Forum des communautés forestières, la Fédération québécoise des municipalités et plusieurs organismes du milieu forestier ont signé une déclaration commune incluant un engagement à utiliser davantage de bois dans les bâtiments municipaux.

Le virage bois du gouvernement et des municipalités a su créer l’effet d’entraînement souhaité dans le secteur privé. «Il y a maintenant des projets privés qui lèvent un peu partout au Québec», confirme Gérald Beaulieu. Parmi ceux-ci: la microbrasserie Côte-du-Sud, construite en 2017 à Montmagny, le supermarché IGA à Boischatel, le concessionnaire Mazda à Saint-Félicien et, bien sûr, les projets immobiliers Arbora à Montréal et Origine à Québec. Les professionnels se familiarisent avec le matériau et utilisent leurs connaissances dans d’autres projets, comme l’ont tous deux exprimé Bernard Sicotte et Nathalie Doyon.

Une nouvelle culture semble avoir pris racine!

 

En quels bois construit-on ?

En EPS pour épinette, pin et sapin. Ce sont les essences utilisées au Québec en structure, autant en ossature légère qu’en bois massif. Quant au bois d’apparence, l’éventail des essences employées est plus large: en plus des EPS, on a recours au cèdre pour sa résistance naturelle aux champignons et, dans une moindre mesure, aux essences feuillues. «Les bois feuillus locaux sont clairs et salissants», justifie Pierre Blanchet, titulaire de la Chaire industrielle de recherche sur la construction écoresponsable en bois, quoiqu’on utilise le peuplier, le bouleau blanc et l’érable rouge pour les panneaux à copeaux orientés. Les essences exotiques sont encore plus marginales.