Esquisses, vol. 29, no 4, hiver 2018-2019

Rôle des architectesAmbassadeurs recherchés

Illustration : Camille Pomerlo

Les architectes sont les mieux placés pour promouvoir la culture architecturale. Médias, action communautaire, politique : toutes les tribunes sont bonnes.

Rémi Leroux

Le constat est limpide et partagé par de nombreux acteurs : la scène publique manque d’architectes ! Président-directeur général du Parc olympique, Michel Labrecque invite les membres de la profession non seulement à corriger ce déficit de visibilité, mais aussi à assumer « leur très grande responsabilité », eux qui « ont trop longtemps laissé le terrain du débat, de l’intellectuel et des médias au fonctionnalisme des ingénieurs ».

Architecte très médiatisé, Pierre Thibault est conscient de l’enjeu : pour inscrire la culture architecturale dans l’ADN de la société québécoise, ses confrères et consœurs doivent davantage se montrer. « Très clairement, les architectes ne sont pas assez présents dans l’espace public. »

« L’architecte doit être un ambassadeur de la qualité, mais également de la pertinence de l’architecture », complète Erick Rivard, architecte associé chez Groupe A / Annexe U, à Québec, et membre de la Commission d’urbanisme et de conservation de la ville. Cette mission d’ambassadeur se traduit dans son travail, où il fait preuve d’une grande éthique, ainsi que par une prise de parole dans l’espace public. « L’architecte doit profiter de chaque tribune, médiatique ou autre, pour faire la promotion de sa discipline », estime l’ancien président du conseil de quartier du Vieux-Limoilou, qui recueille les opinions et demandes des citoyens, notamment en ce qui a trait à l’aménagement du territoire. 

Si les grandes figures et autres porte-parole emblématiques de la profession sont essentiels, « on ne peut cependant pas demander à tous les archis d’être des communicateurs hors pair et à l’aise dans les médias ». Erick Rivard intervient sur un autre plan : par exemple, il n’hésite pas à aller parler de son métier à l’école de ses enfants. « Même si je dois m’adresser à 20 élèves seulement, j’y vais, car je pense que c’est important de faire connaître notre profession et de contribuer à développer une sensibilité pour l’architecture. » 

D’autres formes d’engagement

L’engagement des architectes dans le débat public pourrait également prendre un tour plus politique, croit Nathalie Dion, présidente de l’Ordre des architectes du Québec. « Beaucoup d’avocats, de comptables ou de médecins s’engagent en politique, mais pas les architectes. Pourquoi n’investissent-ils pas davantage la fonction publique, par exemple, ou les formations politiques, afin de faire entendre le point de vue de la discipline ? » interroge-t-elle.

Erick Rivard est convaincu qu’avec un architecte comme ministre de la Culture, « le Québec aurait depuis longtemps sa politique nationale de l’architecture ». Sans aller jusqu’à briguer des responsabilités ministérielles, un architecte peut selon lui « faire un excellent gestionnaire de commission scolaire ou de toute autre institution publique – un gestionnaire convaincu, qui plus est, des bénéfices de la qualité architecturale ».

Gil Hardy et Charles Laurence Proulx représentent la nouvelle génération des architectes québécois, engagés dans leur communauté et dans la société grâce à une pratique professionnelle qui « sort du cadre ». Pas encore trentenaires, ils ont fondé la firme NÓS en 2016. 

« En créant notre entreprise, nous nous sommes donné comme défi de maintenir une pratique de petits projets in situ temporaire, expérimentale, manuelle et collaborative », détaille Gil Hardy. Ainsi, en 2016, sa firme a participé aux projets de villages éphémères pilotés par l’organisme La Pépinière. « Ce sont ces expériences avec des groupes communautaires, des citoyens, des artistes qui nous permettent de parler de notre métier, de sensibiliser le public et de nourrir notre pratique professionnelle plus traditionnelle. »

Lors de ces projets, les jeunes architectes favorisent également les échanges interdisciplinaires entre professionnels de l’urbanisme, du design, des arts graphiques et des technologies numériques. « C’est une belle façon d’intéresser les gens à l’architecture et de démystifier notre métier, croit Charles Laurence Proulx. L’architecte n’est pas un créateur isolé dans son atelier. Il est en prise avec le réel. » 

Citoyens archi-sensibles

Il reste que l’architecte ne peut assumer seul la charge de nourrir la culture architecturale et d’en transmettre les vertus au grand public. Il est important que des figures citoyennes et médiatiques prennent le relais. Les journalistes Marc-André Carignan, sur les ondes de Radio-Canada, et François Cardinal, dans La Presse, sont de bons exemples.

Et n’oublions pas Jean-René Dufort, alias Infoman, lui aussi très sensible à la culture architecturale. Dans une entrevue accordée en 2016 à la revue 1282 rue de la maison, consacrée à l’architecture et au design notamment, il exprimait les raisons fondamentales de ses prises de position. « Ce que l’on construit est destiné à rester pendant des centaines d’années. C’est l’empreinte de notre passage, le symbole de qui nous sommes. Ce sont des raisons extrêmement importantes pour s’impliquer et
pour s’appliquer. »

« Il existe au Québec une culture architecturale vernaculaire, intellectuelle, scientifique, affirme Michel Labrecque. Mais, dans une société jeune comme l’est la société québécoise, la valorisation du patrimoine architectural est déterminante pour renforcer la sensibilité des citoyens et enraciner durablement cette culture. »

« Pour y parvenir, l’établissement d’une politique nationale de l’architecture, possiblement arrimée à une politique nationale de l’aménagement du territoire, serait un atout majeur, souligne Nathalie Dion. Cela permettrait de valoriser la place d’une architecture de qualité, tout en soutenant une approche pédagogique auprès du grand public. »

Les effets seraient rapides, estime l’architecte Vincent Carrière Marleau, de la firme Riposte. « Dans plusieurs pays qui ont adopté des politiques de ce type, la qualité des projets d’aménagement s’est accrue en quelques années seulement. » Les Pays-Bas, l’Écosse et le Danemark sont des exemples probants. Et, comme le croit Michel Labrecque, plus on a des réalisations à la fois belles et fonctionnelles à se mettre sous les yeux, « plus on devient sensible à la qualité architecturale et plus on refuse le banal ». Un travail certes de longue haleine, mais indispensable.