Esquisses, vol. 30, no 4, hiver 2019-2020

Participation publique

Parlons densité

Passerelle piétonnière du campus MIL, Montréal, MSDL, Lemay, NFOE (consortium)
Photo : Benjamin Seropian

Pour limiter l’étalement urbain, maximiser l’utilisation de l’espace et réduire la dépendance à l’automobile, il faut densifier les villes. Mais une densification mal planifiée et rejetée par les citoyens peut devenir contre-productive. Pour éviter cet écueil, la participation publique se révèle un outil précieux.

Par Jean-François Venne

Peut-on densifier tout en protégeant la qualité de vie des résidents ? « Bien sûr, à condition de planifier la densité à l’échelle du quartier et non pas seulement à l’échelle d’un site, et de bien l’articuler avec l’ensemble de la ville », répond Catherine Boisclair, coordonnatrice du projet Oui dans ma cour ! Cette initiative de l’organisme Vivre en Ville vise à soutenir les citoyens, promoteurs et municipalités dans les projets de transformation urbaine qui sont réalisés dans des milieux de vie établis.

« La densité n’est pas seulement une question de hauteur, ajoute Catherine Boisclair. Elle concerne aussi la présence de parcs, d’espaces publics, le rapport entre les immeubles et la rue, l’organisation des rez-de-chaussée, l’offre de commerces et de services et bien d’autres choses. »

Si la plupart des experts partagent cet avis, les populations concernées ne sont pas toujours aussi convaincues. Bien sûr, villes et promoteurs doivent faire preuve de pédagogie, mais être à l’écoute des citoyens est tout aussi crucial. 

Le citoyen d’abord

Pour Priscilla Ananian, professeure d’urbanisme et directrice de l’Observatoire des milieux de vie urbains à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la densification d’une ville ne peut réussir que si elle répond aux attentes des citoyens. En 2009, elle a réalisé pour la Région de Bruxelles-Capitale une recherche sur les formes urbaines et la qualité de vie. Elle a notamment questionné des résidents sur leur perception de certains projets de densification. « Ils n’étaient pas pour ou contre la densité, dit-elle. Leurs perceptions portaient en fait assez peu sur le cadre bâti. Elles étaient plutôt liées à la préservation d’une qualité de vie au niveau de la rue. » 

« Au-delà du cadre bâti, ce qui compte, c’est d’animer un secteur ou un quartier », ajoute la professeure. Rendre accessibles au public des espaces de droit privé, où les gens peuvent tenir des marchés, participer à des activités culturelles ou amener jouer les enfants, est une manière d’y parvenir. En somme, la clé du succès pour une densification à échelle humaine serait de s’assurer qu’elle sert l’intérêt public.

S’imprégner du milieu 

Mais pour répondre aux besoins des citoyens, encore faut-il les connaître ! « Plusieurs municipalités démontrent un intérêt pour l’adoption d’un cadre de participation publique qui permettrait d’accompagner les diverses étapes d’un projet de développement urbain », affirme Marianik Gagnon, directrice des projets de Convercité, un organisme qui se spécialise dans les consultations publiques. « On parle même de plus en plus de coconception, ce qui est un gros changement de culture », ajoute-t-elle (voir « Codesign : La parole aux citoyens », Esquisses, automne 2019).

« Il y a aussi de plus en plus de promoteurs qui souhaitent faire des consultations en amont d’un projet ou à certaines étapes de sa réalisation », souligne-t-elle. Pour le promoteur, cerner rapidement les attentes des citoyens permet d’adapter son projet dès la conception et d’éviter des résistances qui entraînent des reports coûteux.

Des propos auxquels adhère Laurence Vincent, architecte et coprésidente du Groupe Prével, promoteur et gestionnaire immobilier. Pour elle, l’échange avec le milieu est un incontournable dans un projet de développement immobilier. « Je ne peux pas m’asseoir dans mon bureau, imaginer un complexe d’habitation, puis trouver un terrain et le construire, explique-t-elle. Il faut d’abord identifier un site, s’imprégner du milieu et en comprendre les besoins. Ensuite, on peut proposer une vision et échanger à ce sujet avec les gens du milieu. Cette discussion doit se poursuivre à toutes les étapes du processus. Pour nous, c’est la meilleure manière de créer du changement dans un quartier. » 

Prével a d’ailleurs lancé un chantier de cocréation dans le secteur des Faubourgs, à Montréal, où il souhaite construire un nouveau quartier mixte. Ces consultations avec les citoyens et les organismes du milieu ont débuté avant même l’élaboration du projet. Ce dernier a fait l’objet d’une présentation lors des consultations de l’Office de consultation publique de Montréal sur le développement de ce secteur.

En somme, les villes ont beau vouloir se densifier, l’exercice n’a de sens que s’il est pensé par et pour les citoyens.