Esquisses, vol. 27, no 3, automne 2016

Le design urbainLa ville à dessein

Gare maritime internationale Iberville et jetée Alexandra, Montréal, Provencher Roy
Illustration : Provencher Roy

Alors que le métier de designer urbain fait partie intégrante de l’urbanisme dans le monde anglo-saxon, il est relativement nouveau au Québec. Portrait d’une activité qui, chez nous, interpelle aussi les architectes.

Olivier Roy-Baillargeon

Difficile de trouver une définition du design urbain qui ne soit pas tautologique (« du design appliqué à l’urbain ») ou par essence vague (« un métier situé à la rencontre de plusieurs échelles, disciplines et ensembles de préoccupations »). À l’instar de sa signification, sa pratique est mouvante, varie selon la formation de ses praticiens et chevauche l’architecture, l’architecture de paysage et l’urbanisme. Malgré toute l’incertitude qui l’entoure, le design urbain est une pratique en forte croissance qui semble vouée à un avenir prometteur.

Le flou, sa spécificité

Professeurs et praticiens s’entendent : le design urbain suppose une connaissance profonde du milieu et vise à formuler des propositions générales de conception et d’organisation de l’espace. « La véritable cible du design urbain est l’ensemble du cadre bâti, soit tant les espaces publics que le domaine privé », ajoute l’urbaniste Juan Torres, également vice-doyen de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Sa collègue Marie Lessard abonde dans ce sens : faire du design urbain, ce n’est pas que concevoir des espaces publics, car par une façade (même privée), on façonne aussi le caractère de l’espace, public ou non, qui le borde. 

Le design urbain s’intéresse davantage à la forme urbaine qu’aux fonctions de la ville. « Alors que l’urbanisme pose un programme d’activités, un scénario, le design urbain matérialise ce programme et travaille l’espace pour l’y décliner », précise François Dufaux, professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval. On peut penser entre autres aux aménagements réalisés pour le Quartier des spectacles et le Quartier international, à Montréal. Le design urbain constituerait donc le volet « conception spatiale » de l’urbanisme, à la rencontre de l’architecture, tel que l’envisage, par exemple, Jan Gehl.
 

Nouvelle culture

Régénération urbaine à Tokyo, Conran and Partners
Photo : Edmund Sumner

Les États-Unis et le Royaume-Uni offrent des maîtrises en design urbain depuis les années 1950, mais le Québec ne le fait que depuis un peu moins de 10 ans (voir « Les programmes de formation » plus bas). Cette pratique étant enseignée au deuxième cycle, les étudiants de ces programmes sont généralement des professionnels d’une autre discipline de l’aménagement. Leur spécialisation en design urbain leur permet de s’ouvrir aux façons de faire de cette famille élargie. Procéder dans l’ordre inverse serait toutefois « comme essayer d’apprendre l’esperanto avant de parler une autre langue », illustre Juan Torres.

Le design urbain ne dispose ni d’un titre ni d’un champ de pratique réservé, et il n’est pas nécessaire d’être diplômé d’une de ces maîtrises pour en faire. « On n’est pas designer urbain; on fait du design urbain », souligne Marie Lessard. Par surcroît, selon elle, personne ne se limite à cette activité. Traditionnellement, on est d’abord soit architecte, soit architecte de paysage. Par contre, un urbaniste ne pourra faire le saut sans avoir préalablement suivi une formation en design. ‘

Pratiquer le design urbain requiert une bonne perception de l’espace, un sens de l’esthétique ainsi qu’une sensibilité marquée pour le cadre de vie et l’environnement urbain. Un regard collectif, une compréhension globale des projets et une approche de généraliste complètent ces exigences. « Le design urbain possède une lecture formelle transversale et intégratrice reconnue », souligne Audrey Girard, de la firme Provencher Roy Architectes. À son avis, quiconque aspire à faire carrière dans le domaine doit se passionner pour les multiples échelles de l’urbain et maîtriser les outils de représentation et de communication.

Le président de l’Association du design urbain du Québec (ADUQ), Simon Pouliot, souligne aussi l’importance des aptitudes en communication, tant pour présenter des projets que pour écouter et consulter la population. Marie Lessard précise que « les bons architectes font du design urbain parce qu’ils pensent au-delà des stricts besoins de leurs clients et se soucient de l’insertion du bâtiment dans son contexte social et environnemental ». Le design urbain serait donc une réponse aux reproches adressés à l’urbanisme et à l’architecture fonctionnalistes.

« La colle entre les disciplines »

Place Bourget, Joliette, Daoust Lestage
Photo : Marc Cramer

Le design urbain partage de nombreuses préoccupations avec l’architecture, l’architecture de paysage et l’urbanisme, tels la prise en compte de l’usager, l’intégration de l’ensemble des composantes du paysage urbain ainsi que le rôle de coordination.

« À l’échelle 1:1000, les frontières entre les disciplines s’effacent », avance Philippe Lupien, professeur à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal. Cette situation n’engendre pas pour autant de points de friction entre le design urbain et les autres disciplines, note François Dufaux. Au contraire, l’acculturation des étudiants en design urbain aux autres professions de l’aménagement les conduit à se concevoir comme des partenaires plutôt que comme des concurrents.

Audrey Girard rappelle que le design urbain est justement né du besoin de collaboration et de travail interdisciplinaire entre l’urbaniste, qui synthétise les enjeux du contexte d’intervention, l’architecte, qui propose un cadre bâti, et l’architecte de paysage, qui conçoit l’espace environnant. « Le design urbain est la colle entre les autres disciplines, illustre Juan Torres. La colle, seule, ne sert à rien, mais elle est essentielle pour faire tenir le tout ensemble. »
 

Engouement naissant

Avant la création des programmes de design urbain, très peu de gens s’y intéressaient ou s’y identifiaient. Aujourd’hui, toutefois, la demande croît, car une fois embauchés, les diplômés en design urbain cherchent à en embaucher d’autres, expliquent Juan Torres et Marie Lessard. Par surcroît, les secteurs public et privé apprennent à apprécier le design urbain et en voient la nécessité, notamment pour améliorer la pertinence et l’acceptabilité sociale de leurs projets, comme le souligne Philippe Lupien.

En outre, les sujets associés au design urbain prennent de l’ampleur dans la sphère médiatique. S’agit-il d’un effet de mode ? « À long terme, le public devient plus exigeant et demande des projets cohérents quant à la durabilité et à la fonctionnalité des aménagements », se réjouit Audrey Girard. Selon elle, toutefois, la culture du design est toujours en développement au Québec et reste à construire. François Dufaux souligne que les projets d’urbanisme tactique ou d’acupuncture urbaine, comme les « villages éphémères » ou le PARK(ing) Day, facilitent à très peu de frais l’appropriation citoyenne temporaire des espaces publics et sont donc particulièrement efficaces pour démontrer à la population et aux décideurs les avantages du design urbain. Pas de doute, le design urbain est là pour durer.


 

 

Les programmes de formation en design urbain

M.A. ou M.Des. en design de l’environnement
Université du Québec à Montréal
45 crédits              

M.Sc. individualisée  en design urbain
Université de Montréal
45 crédits        

M.Sc. en sciences de l’architecture, spécialisation en design urbain
Université Laval
45 crédits