Esquisses, vol. 27, no 3, automne 2016

InclusionÀ qui la ville?

Campus de l'Université du Manitoba, Winnipeg
Photo : Université du Manitoba

Les villes sont-elles conçues pour tous ? Pas exactement. Certaines voix s’élèvent pour réclamer un environnement bâti qui prenne en compte les besoins de ceux que l’on a souvent oubliés : personnes handicapées, communautés culturelles, femmes. Parce qu’une ville plus inclusive, c’est aussi une ville plus active.

Gabrielle Anctil 

Début des années 1990, Eva Kail, urbaniste pour la Ville de Vienne, en Autriche, et spécialiste de la question des genres, organise une exposition de photos qui va changer profondément les politiques de la Ville. Intitulée À qui appartient l’espace public?, celle-ci relate une journée dans la vie de diverses citoyennes : une enfant, une étudiante se déplaçant en fauteuil roulant, une femme d’origine turque. L’évènement suscite une prise de conscience chez les décideurs : la ville est difficilement accessible aux femmes.

Le concept a fait fureur. « Personne ne parlait de l’espace public à l’époque, et surtout pas en lien avec les femmes, se souvient l’urbaniste. Les médias se sont aussitôt emparés de la question. » L’engouement pour l’exposition pousse la Ville à créer un département des femmes et à nommer Eva Kail à sa tête.

En entrevue, celle-ci fait une observation surprenante : « Nous avons découvert qu’après l’âge de 9 ans le nombre de fillettes dans les parcs diminuait de manière draconienne. Avant 9 ans, les garçons et les filles se partageaient l’espace, mais après cet âge, elles disparaissent. » Pour comprendre pourquoi, l’urbaniste et son équipe ont posé la question aux principales intéressées : « On a découvert que la planification des parcs était centrée autour des goûts des garçons ! » Pour changer la donne, un projet a été mis en place afin d’ajouter une variété d’activités, selon les préférences exprimées par les filles elles-mêmes.

« Il est important de prendre en compte les distinctions entre femmes et hommes dans l’environnement bâti, précise Eva Kail, mais aussi de dépasser le binairisme. Il faut aussi tenir compte des distinctions sociales, de l’âge et du milieu culturel. » C’est d’ailleurs ce que la Ville de Vienne s’efforce de faire depuis les années 1990, avec le gender mainstreaming, ou analyse différenciée selon les sexes. En collectant des statistiques qui tiennent compte de la variété des expériences, les autorités espèrent pouvoir construire une ville qui réponde aux besoins de tout le monde.

Mouvement social

Robin Black, consultant en transport actif dans le quartier Saint-Michel à Montréal, estime pour sa part que la manière de concevoir la ville influe sur les inégalités. « On ne réalise pas à quel point ce qu’on crée a un impact sur la cohésion sociale », dit-il. Il cite une étude qui lie les chances de succès économique d’une personne et son accès à un moyen de transport rapide, peu coûteux et efficace. « Dans un quartier comme Saint-Michel, un design qui faciliterait les déplacements aurait un impact majeur sur la mobilité sociale. » Des ajouts qui semblent mineurs, comme des stationnements pour vélos sécurisés dans un HLM, peuvent faire une différence importante quand le budget est déjà serré.

Robin Black croit que les architectes, en étant sensibilisés à l’impact social de leurs conceptions, peuvent éviter de perpétuer des injustices. « Leur travail ne doit pas s’arrêter là où le bâtiment se termine. Ils doivent penser à l’impact de leurs constructions sur le tissu urbain. » Même son de cloche du côté de Jennifer Robert-Colomby, analyste en développement international pour l’organisation Femmes et villes international : « Au-delà de l’utilité du bâtiment, il faut penser à sa fonction sociale. » 

Pour elle, une construction qui ne répond pas aux besoins de la communauté peut avoir des effets pervers menant à encore plus d’exclusion : « Un bâtiment inutilisé est voué à créer un sentiment d’insécurité. » Cela vaut aussi pour les rues inhospitalières. « Si une femme ne se sent pas en sécurité dans un espace, elle n’y ira pas. L’exclusion peut survenir même si le danger n’est pas réel », rappelle-t-elle. À l’inverse, un espace aménagé pour favoriser l’affluence a plus de chances d’être inclusif.

 

Éviter les erreurs du passé

À l’Université du Manitoba à Winnipeg, l’enjeu de l’inclusion a pris le devant de la scène lors de la modernisation du plan directeur du campus, dont la nouvelle version a été adoptée en avril 2016. Le défi : tenir compte des besoins des communautés autochtones. « Nous devons décoloniser notre façon de penser le design », résume Rejeanne Dupuis, architecte et directrice de l’urbanisme pour l’université. Pour le service de l’urbanisme, la représentation n’était qu’une partie de l’équation. « Les autochtones ne sont pas que des intervenants parmi d’autres. Ils doivent être la force directrice du projet. Autrement, cela reviendrait à ignorer qu’ils étaient là avant nous », ajoute Jonathan Hildebrand, urbaniste pour l’université.

Car la question de l’inclusion doit aller au-delà des gestes symboliques, qui peuvent être perçus comme condescendants. « On ne peut pas seulement ajouter des éléments culturels sans contexte », résume Jonathan Hildebrand.  

Le nouveau plan directeur intègre donc des principes chers aux autochtones : écoute, respect de l’environnement, design tenant compte de l’identité culturelle, promotion du sentiment d’appartenance, perspective intergénérationnelle. Pour l’architecte Douglas Cardinal, qui intègre son héritage autochtone à sa pratique et qui a lui aussi travaillé avec des communautés autochtones, l’écoute est un aspect particulièrement important : « Dans les communautés anishinaabe (algonquines), toutes les décisions se prennent par consensus. Tout le monde a un droit de parole. » De surcroît, l’écoute permet d’éviter de reproduire les erreurs du passé : « Je ne sais rien des besoins de la communauté que je tente de servir. Si j’impose mes idées, ça revient à faire un acte colonial. »
 

Humilité

Quand on leur demande quelle est la recette d’un design inclusif, Rejeanne Dupuis et Jonathan Hildebrand répondent d’une même voix : « l’humilité ». « Il faut être prêt à recevoir la critique, à se faire dire qu’on a tort, explique Jonathan Hildebrand. C’est un travail à faire sur soi, qui se reflète par la suite sur sa pratique. » 

Car il faut se garder d’appliquer une réponse toute faite à un problème d’exclusion. Une stratégie qui fonctionne à un endroit peut échouer ailleurs. Pour contrer les injustices, « il faut respecter les gens », résume Douglas Cardinal. Tout simplement.