Esquisses, vol. 27, no 3, automne 2016

Milieux de travailMobilité de la main-d'oeuvre

Aménagement des bureaux de Deloitte, Montréal,
Arney Fender Katsalidis
Photo : Deloitte

La position assise tue à petit feu. Certains vont même jusqu’à dire qu’elle est aussi dommageable que la cigarette. Voilà de quoi inquiéter les travailleurs de bureau... À moins que le design actif ne devienne leur planche de salut !

Emilie Laperrière

En 2015, Deloitte a relogé ses 1200 employés dans un nouvel immeuble au centre-ville de Montréal. Le cabinet de services professionnels a profité du changement pour revoir complètement sa stratégie en matière de design. Le nouvel espace de plus de 13 000 m2 offre 18 types de postes de travail. Les employés peuvent notamment s’installer dans un environnement ouvert avec mobilier réglable permettant de travailler assis ou debout, opter pour une banquette ou répondre à leurs courriels en marchant sur un tapis roulant. À cela s’ajoutent un café santé et un centre où ils peuvent s’entraîner ou rencontrer un nutritionniste.

Aucun bureau n’est assigné. Les employés changent de place à quelques reprises durant la journée, selon les tâches qu’ils doivent accomplir.

« On veut devenir le leader incontesté dans notre domaine et on a conclu que l’approche conventionnelle ne nous permettrait pas d’y arriver, explique Marc Perron, associé directeur de Deloitte pour le Québec. On voulait un environnement de travail beaucoup plus agile, qui vise le travail d’équipe, la collaboration et l’échange d’idées. »

Marc Perron ne s’en cache pas, le réaménagement devait aussi améliorer la productivité. Il a d’ailleurs donné cette directive à Arney Fender Katsalidis, la firme britannique responsable du projet. Avant de dessiner les plans, les architectes ont rencontré les dirigeants, organisé des ateliers et sondé les employés. Rien n’a été laissé au hasard.

Le principal élément du design ? L’imposant escalier vert pomme qui relie les sept étages et encourage la mobilité. « Il y a un café à chaque étage et les saveurs sont différentes d’un étage à l’autre, souligne l’architecte Matthew Kobylar. Les gens circulent et se rencontrent. » Marc Perron a d’ailleurs souvent réglé des problèmes dans l’escalier.

Plus actifs, plus productifs

Siège social de Telus, Vancouver, office of mcfarlane biggar architects + designers. Photo : Ema Peter

Cette approche, en plein dans la mouvance du design actif, n’est pas vaine. Actuellement, les Canadiens consacrent plus de 10 heures d’éveil par jour à des activités sédentaires, soit plus de temps qu’ils n’en passent à dormir ! Or, de nombreuses études montrent que la position assise est associée à un risque plus élevé d’obésité, de maladies cardiovasculaires ou de diabète. Selon une étude du Conference Board du Canada, si 10 % de la population sédentaire bougeait plus et restait moins longtemps assise chaque jour, l’incidence de ces maladies diminuerait considérablement. Cela pourrait générer, d’ici 2040, des économies de 2,6 G$ dans le système de santé et une augmentation du PIB de 7,5 G$.

Le design actif est la nouvelle arme des architectes dans la guerre contre l’inaction. Et comme c’est au boulot que la population bouge le moins, il est judicieux de repenser les milieux de travail pour inciter les employés à bouger, sans trop brusquer leurs habitudes. ‘
 

Un jardin pour TELUS

À Vancouver, TELUS a intégré sensiblement les mêmes éléments que Deloitte dans son nouveau siège social de près de 15 000 m2, TELUS Garden.

La flexibilité a guidé les choix des architectes de la firme omb (office of mcfarlane biggar architects + designers). Ils ont aménagé différents espaces de travail et des aires de collaboration allant de la salle de conférence formelle au coin salon. Les employés peuvent travailler assis, debout, en groupe ou sur un tapis roulant. Des salles polyvalentes servent quant à elles aux activités physiques organisées par l’entreprise de télécommunications.

La tour compte aussi trois terrasses extérieures, dont une avec potager. « Nous avons également conçu un escalier en colimaçon en acier. C’est un élément de design majeur qui relie les deux étages supérieurs, occupés par la direction. Il offre une solution de rechange intéressante à l’ascenseur », assure Michelle Biggar, l’architecte principale.
 

Effet d’entraînement

Salle d'exercices, siège social du Groupe Aldo, Montréal, Ædifica. Photo : Aldo

En collaboration avec Ædifica, Aldo a aussi valorisé le mouvement à son siège social de l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal. « Avec plus de 1000 employés, c’est comme un gros village. La superficie à elle seule (plus de 23 000 m2) nous amène à bouger. Pour se rendre du service des ressources humaines à celui de l’informatique, par exemple, ça prend au moins 12 minutes de marche », illustre Valérie Martin, directrice de la responsabilité sociale de l’entreprise de chaussures.

L’atrium, surmonté d’une verrière de 929 m2 (l’équivalent d’environ six terrains de volleyball), permet aux employés de circuler tout en  profitant de la lumière naturelle. L’aménagement extérieur témoigne également d’un souci de convivialité. « Le terrain compte plusieurs arbres matures, illustre Valérie Martin. On a une terrasse fleurie, un parc avec un sentier et un jardin communautaire où les employés peuvent planter leurs légumes. Pour nous, la santé passe aussi par ça. »

L’édifice compte par ailleurs une salle d’exercice, un studio de yoga et un gymnase, sans oublier les vestiaires et les stationnements pour vélos. Le personnel peut aussi participer sur place à différents sports ou à des cours de mise en forme. La moitié des employés prennent part à l’une ou l’autre des activités offertes.

Le design actif par la bande

Bureaux d'Ubisoft, Montréal, Lemay. Photo : Frank Desgagnés

Comme c’est le cas dans bien des domaines, les entreprises technos mènent le bal en matière de design actif. Chez Google Montréal, par exemple, on trouve un mur d’escalade.

Ubisoft veut elle aussi encourager ses employés à bouger. La productrice de jeux vidéo est en processus de rénovation à Montréal. En réaménageant ses bureaux des rues Saint-Laurent et de Gaspé avec l’aide de la firme Lemay, elle espère favoriser la créativité de ses employés, retenir le personnel en poste et attirer de nouveaux talents.

Sandra Schmitke y est designer d’intérieur. Elle explique qu’en rendant les escaliers plus invitants, la rénovation ouvre la circulation verticale et les accès entre les étages, favorisant ainsi les interactions. « On bougeait déjà beaucoup, mais on se permet maintenant d’explorer les autres étages. Il y a une fluidité dans l’immeuble. »

Depuis peu, les programmeurs et autres employés de la boîte ont accès à des bureaux où ils peuvent travailler debout et qu’ils peuvent réserver à la journée. L’endroit propose également un gym, les services de consultants en santé et beaucoup d’activités sportives.

Une tendance établie

Si le Québec est encore néophyte en matière de design actif, l’Europe joue dans les ligues majeures. Au Danemark et en Suède, une loi oblige même les employeurs à fournir des bureaux ajustables à leurs employés. « La tendance est arrivée à maturité au Royaume-Uni, constate Matthew Kobylar. Nous intégrons des éléments de design actif dans tous nos projets depuis environ huit ans. » Deloitte s’est d’ailleurs inspiré des concepts mis de l’avant à Londres pour ses bureaux de Montréal.

Matthew Kobylar estime que les stratégies de design actif sont bien reçues par les employés une fois qu’ils se rendent compte à quel point leur environnement est plus souple et adaptable. « Les travailleurs de Deloitte aimeraient avoir les mêmes meubles chez eux », ajoute l’architecte, qui y voit une preuve tangible que le design a été adopté.

Marc Perron est aussi convaincu que la stratégie a fonctionné. « Le niveau d’interaction entre les employés est vraiment élevé. Les gens sont très engagés et plus de 90 % sont fiers de travailler ici. En ce qui concerne le mode de travail agile (qui mise sur la collaboration et la souplesse), 75 % des employés ont embrassé le concept. Si on avait fait un sondage quand on a commencé à en parler, la réponse aurait été d’environ 10 %. La différence est énorme. »

Chez Ubisoft, Sandra Schmitke et son équipe mesureront l’utilisation des espaces et les déplacements du personnel tout au long des rénovations pour voir à quel point les employés ont changé leurs habitudes. « On essaie de demeurer à l’écoute et d’adapter l’aménagement selon les résultats. » 

Voilà ce qui s’appelle de l’écoute active !