Esquisses, vol. 27, no 3, automne 2016

New YorkLe fruit des efforts

High Line At The Rail Yards, New York, James Corner Field Operations avec Diller Scofidio + Renfro. Photo : Iwan Baan

En 2006, la Ville de New York produisait un guide visant à enrayer l’obésité grâce à l’environnement bâti. Dix ans plus tard, la grosse pomme s’en trouve transformée.

Gabrielle Anctil 

En prenant la tête de la mairie de New York, en 2001, Michael Bloomberg s’est donné pour mission de combattre l’épidémie non contagieuse marquante de notre époque : l’obésité. Avec plus de 50 % de la population de la ville en surpoids, le travail allait être monumental. Le nouveau maire a donc mis en place des mesures draconiennes, allant de l’obligation d’indiquer le nombre de calories sur les menus de restaurant à l’imposition de limites à la taille des contenants de boissons gazeuses.

Mais la guerre ne pouvait se gagner sur le seul front de l’alimentation. Il fallait aussi s’occuper de l’environnement bâti. En 2006, une douzaine d’agences municipales et une pléthore de partenaires professionnels et d’organisations à but non lucratif se sont rassemblées pour réfléchir à la façon de concevoir la ville afin qu’elle favorise l’activité physique au quotidien. Cette réflexion a conduit à la publication, en 2009, d’un guide de design actif (Active Design Guidelines). Quatre ans plus tard, en 2013, un décret du maire rendait obligatoire la prise en compte des recommandations du guide lors de la construction de projets financés par la Ville. 

En parallèle, celle qui a été la commissaire aux transports de la Ville entre 2007 et 2013, Janette Sadik-Khan, s’est elle aussi lancée dans la mêlée. Son arme privilégiée : la peinture. Son approche : transformer en deux coups de pinceau des rues achalandées en places publiques et en pistes cyclables. Peu coûteuse, la démarche permettait de mesurer immédiatement l’impact qu’auraient des installations plus permanentes. L’idée a fait école.

Au-delà des attentes

High Line Rink, New-York, Hollwich Kushner avec Diller Scofidio + Renfro. Photo : Michael Moran

Dix après ses débuts, quel est l’effet de cette révolution active ? Quand on lui pose la question, la Dre Karen Lee, qui a dirigé la recherche ayant mené à la rédaction du guide de design actif lorsqu’elle était directrice de l’environnement bâti et du design actif au service de la santé publique de la Ville de New York, se met à réciter une liste de statistiques : inversion des tendances d’obésité enfantine, espérance de vie de deux ans plus élevée que la moyenne nationale, déclin significatif de l’inactivité physique. Mais pour elle, les avantages vont bien au-delà de la santé physique. Les rues où il est agréable de marcher ou de faire du vélo bénéficient d’une meilleure qualité de l’air. Les commerçants de ces rues voient aussi leurs ventes augmenter grâce à une meilleure accessibilité pour les piétons et les cyclistes. « Regardez Times Square : depuis que la rue a été piétonnisée, les ventes se sont améliorées dans les commerces environnants, ce qui a permis au secteur de se hisser pour la première fois au palmarès des 10 meilleures zones commerciales au monde ! »  

Par ricochet, le design actif profite aussi à l’accessibilité universelle. Si, grâce à des escaliers invitants, on désengorge les ascenseurs, ceux-ci deviennent plus agréables à fréquenter pour les personnes handicapées qui en ont vraiment besoin.  

Joanna Frank est directrice générale du Center for Active Design, un organisme à but non lucratif fondé à la suite de la parution du guide afin de poursuivre le travail de recherche. Elle croit aussi que la démarche entourant le design actif peut mener plus loin que l’objectif initial : « Le processus qui a conduit à la création du guide de design actif peut être repris pour réfléchir à une quantité d’autres enjeux ! Suivant la même méthodologie, nous tentons maintenant de déterminer comment l’environnement bâti peut avoir un impact sur la santé mentale. » 

La réduction des inégalités est une autre des retombées du design actif. « Le but du design actif n’était pas nécessairement l’équité, mais les statistiques nous ont menés directement aux endroits qui avaient le plus besoin d’aide », résume Lee Altman, professeure auxiliaire adjointe à l’Université Columbia. Car lorsqu’on répartit les données par quartier de New York, on voit rapidement que les problèmes de surpoids et de diabète touchent beaucoup plus les populations défavorisées.

Design abordable

Quartier Flatiron, New York. Photo : Ted Eytan

Ce constat a mené à la publication d’un supplément au guide intitulé Affordable Design For Affordable Housing (Design abordable pour logements abordables). Cette publication examine 11 exemples de logements abordables dans lesquels ont été intégrés des éléments de design actif. « Le design actif n’a pas besoin de coûter cher, résume Karen Lee. Dessiner des jeux d’enfants sur le sol d’une cour intérieure coûte le prix d’un pot de peinture ! » En effet, dans la majorité des cas répertoriés dans le guide, les coûts de construction augmentaient marginalement, alors que dans d’autres, ils avaient carrément diminué.

Pour cette consultante en environnement bâti sain, il est essentiel que la création de logements abordables prenne en compte le design actif et que la règlementation aille dans ce sens. « Les nouveaux condos de luxe sont généralement situés dans des quartiers mieux desservis par les offres de transport actif; les promoteurs vantent leur salle de gym et leur piscine. Si on ne fait rien pour les populations défavorisées, on risque de voir les inégalités s’aggraver », déplore-t-elle. 

À cet effet, l’exemple de Arbor House, dans le South Bronx, est marquant. L’immeuble, inauguré en 2013, compte 124 appartements abordables, une cour intérieure aménagée pour encourager l’activité physique, des escaliers accueillants et, sur le toit... une serre hydroponique ! Trois ans après l’inauguration, on note déjà des améliorations majeures, dont une diminution des visites aux urgences pour traiter des crises d’asthme et une baisse marquée de l’indice de masse corporelle chez un nombre statistiquement significatif de personnes. « Nous n’aurions jamais cru que les impacts seraient visibles aussi rapidement ! » s’étonne Joanna Frank. Elle tempère tout de même son enthousiasme : « Les études sont encore très rares. Il faudra attendre quelques années pour pouvoir dresser un portrait global des impacts du design actif dans les logements abordables. »

Gros bon sens

L’architecte québécois Marc-André Plasse s’est installé à New York en 2013 pour travailler au sein de la firme Snøhetta. Pour lui, le mouvement de design actif est un retour à une vision plus humaniste de l’architecture, déjà ancrée dans sa pratique : « [Chez Snøhetta], 75 % de notre pratique était déjà du design actif avant l’heure. L’atout du guide, c’est qu’il offre un langage commun pour en discuter et donne de l’importance à des critères autres qu’économiques. » Joanna Frank voit elle aussi le guide comme un outil de dialogue : « Plus de 90 % des architectes à qui nous l’avons présenté disent vouloir intégrer le design actif dans leur pratique. Ce ne sont pas eux que nous devons convaincre, mais plutôt les clients et les villes ! »

Tous souhaitent voir le design actif s’étendre un peu partout dans le monde. Et les auspices sont favorables. « L’une des raisons d’être du Center for Active Design est justement de promouvoir le design actif à l’extérieur de New York », souligne Joanna Frank. Le concours international organisé par le centre, qui en est à sa troisième année, constitue une façon de susciter l’intérêt des architectes à l’étranger.

Malgré l’universalité des directives du guide, Lee Altman considère qu’il ne faut pas négliger l’importance de l’expertise locale lorsqu’on décide de concevoir un bâtiment. « Une stratégie qui fonctionne à un endroit pourrait se révéler un échec total ailleurs si l’on ne tient pas compte des dynamiques sociales, de la façon dont les gens passent du temps à l’extérieur ou bien du climat. Il faut travailler en concertation avec les communautés », soutient la professeure.

L’exemple de New York montre néanmoins que des actions concrètes sur le cadre bâti ont bel et bien le pouvoir d’améliorer la santé des citoyens. Pour paraphraser la chanson de Frank Sinatra : « If you can make it there, you can make it anywhere. »  


 

 

Des villes canadiennes s’y mettent

Du design actif au Canada ? Il semblerait que l’initiative new-yorkaise en inspire d’autres de ce côté-ci de la frontière. Portrait d’une région et d’une ville qui tentent l’aventure.

Gabrielle Anctil

Peel, Ontario

La région de Peel, au nord de Toronto, fait figure de précurseure. Dans la foulée du dévoilement, en 2011, d’une stratégie visant à contrer les changements climatiques, elle s’est intéressée au design actif. L’année suivante, elle tenait un symposium afin d’explorer la variété de contextes dans lesquels l’environnement bâti peut avoir un impact sur la santé. En publiant le guide Affordable Housing Active Design Guidelines and Standards en 2014, Peel s’assurait que les projets de logements abordables qui recevraient du financement de la région intégreraient les principes du design actif. Karen Lee, qui a été consultante lors de la rédaction du guide, souligne la pertinence de l’approche des responsables de Peel : « Leurs mesures pour logements abordables étaient désuètes et ils ont profité d’une refonte pour y inclure des éléments de promotion de la santé. »

North Vancouver, Colombie-Britannique

L’histoire est semblable à North Vancouver, qui a profité du verdissement de son règlement de zonage, en 2014, pour favoriser le design actif. Le nouveau règlement exige que, dans la plupart des nouveaux bâtiments, on consacre une certaine superficie à des escaliers invitants et accessibles.

En plus d’avoir publié son propre guide de design actif, la Ville travaille à la révision de ses directives à l’intention des promoteurs immobiliers avec pour objectif d’améliorer la qualité de ses espaces publics. Elle cherche aussi à éliminer certains obstacles règlementaires de manière à faciliter l’activité physique et les interactions sociales dans les bâtiments.