Ailleurs - Corée du SudLa lente mutation de Séoul

Maison d’édition Galmuri, Séoul, ThePlus Architects
Photo : In Keun Ryoo

Plus que toute autre métropole, Séoul a connu un développement fulgurant au cours des dernières décennies, souvent au détriment de la qualité de son architecture d’habitation. Les architectes locaux tentent de renverser la vapeur… et de se faire une place.

Martine Roux  

Hérissé à l’infini de banals immeubles d’habitation, Séoul n’a rien d’une destination architecturale. Du moins à première vue. Car à l’ombre de ses tours et gratte-ciel, la capitale sud-coréenne vibre d’un méli-mélo de petits bâtiments qui s’entortillent autour d’allées étroites où résonnent les cris des enfants et ceux des marchands de légumes.

C’est précisément là, dans ces quartiers d’échelle moyenne, qu’est en train de poindre le nouvel ADN architectural de la ville, estime Kim Sung Hong, professeur d’architecture et d’urbanisme à l’Université de Séoul. Cet ardent défenseur d’une architecture à échelle humaine a été commissaire du pavillon coréen lors de la Biennale de Venise de 2016. Dans un recueil publié pour l’occasion, intitulé The FAR Game1, il expose les défis colossaux qui attendent les architectes séouliens.

FAR est l’acronyme de floor area ratio, qu’on pourrait traduire par « cœfficient d’occupation du sol ». Grosso modo, cette notion constitue le nerf de la guerre qui oppose les propriétaires terriens aux partisans d’une architecture de qualité, explique-t-il. « Les tours d’habitation ont été bâties dans les années 1970 et 1980 par des constructeurs. Ils ont reproduit le même modèle à l’infini pour des propriétaires qui voulaient rentabiliser l’occupation du sol. Les architectes n’ont jamais fait partie de ce jeu. »

Tours de force

Maison d’édition Galmuri, Séoul, ThePlus Architects
Photo : In Keun Ryoo

S’il n’est pas unique à Séoul, ce « jeu » spéculatif y est d’autant plus criant que le pays a connu une croissance exceptionnellement rapide dans les 50 dernières années. En 1960, peu après la fin de la Guerre de Corée, son PIB par habitant se comparait à celui du Cameroun. En 2015, selon les données du Fonds monétaire international, il occupait le 11e rang mondial, tout juste derrière... le Canada.

En réaction à une urbanisation massive, il a fallu construire rapidement. « Entre 1960 et 1980, 800 personnes par jour emménageaient à Séoul ! Aujourd’hui, on peut critiquer les tours d’habitation. Mais à l’époque, c’était la seule solution envisageable. C’est pour cette raison que, pendant cinq décennies, les entreprises de construction coréennes ont bâti des immeubles à logements fonctionnels et pratiques, mais sans âme. »

Or, depuis 2008, le vent tourne, analyse le professeur Kim d’un ton convaincu. D’une part, la crise économique a freiné la spéculation foncière. D’autre part, la population de Séoul stagne, tandis que la Corée du Sud enregistre l’un des plus bas taux de natalité parmi les pays de l’OCDE. ‘

« Il faut maintenant amener de l’architecture là où il n’y a que de la construction. De la qualité au lieu de la quantité. C’est au tour des architectes de créer une architecture apportant une plus-value, bâtiment par bâtiment, parcelle par parcelle. »

Virage qualité

Maison d’édition Galmuri, Séoul, ThePlus Architects
Photo: In Keun Ryoo

À sa façon, Kim Hyun-seok est l’un de ceux qui participent au renouveau qualitatif. À 39 ans, il vient de remporter l’un des prix du ministère de la Culture soulignant le travail de « jeunes » architectes coréens. L’agence qu’il a fondée au retour de ses études d’architecture à Paris, June Architects, a établi ses quartiers dans un immeuble de trois étages de Yeonnam-dong, secteur bohème où se succèdent boutiques de créateurs locaux et cafés indépendants. (Pensez à Limoilou ou à Rosemont–La Petite-Patrie.) Ici, tables et étagères débordent de maquettes de petits bâtiments – bureaux, habitations ou un mélange des deux –, la spécialité de l’agence.

« Actuellement, je travaille à un concours dont l’objectif est de restaurer une église désaffectée, explique-t-il en faisant défiler sur son écran plat les photos d’une chapelle à l’intérieur richement orné. La Ville de Séoul veut en faire une salle destinée aux musiciens amateurs. » Esquisses remarque qu’elle trône dans un enchevêtrement d’allées trop étroites pour qu’y circulent des voitures. « Très typique de Séoul, dit l’architecte. C’est marrant, non ? »

Tout le contraire des tours anonymes. « Ça, dit-il dédaigneusement en en pointant quelques-unes à deux rues de là, c’est la période noire de l’architecture coréenne. L’économie explosait, mais la qualité n’a pas suivi. Les gens qui ont construit ces tours avaient connu la guerre. Pour eux, un appartement à soi, propre et fonctionnel, représentait un progrès. »

Kim Hyun-seok croit lui aussi que la capitale sud-coréenne gagne en qualité architecturale, un projet à la fois. S’il s’en réjouit, il n’est pas prêt à en donner le crédit aux architectes. « L’évolution en matière de qualité d’architecture et de design, ce n’est pas comme pour les technologies : ça prend du temps. Ce qui est intéressant aujourd’hui en Corée, c’est que les clients – surtout les jeunes – sont mécontents de la qualité des habitations existantes. Ce sont eux qui font évoluer la société présentement. Nous, les architectes, on est là pour guider. »

Goodbye Bilbao

N’empêche, les architectes coréens jouent un rôle accru dans le remodelage qualitatif de la capitale, estime l’architecte Cho Hanjun. L’agence qu’il dirige, ThePlus Architects, elle aussi située dans un quartier à échelle humaine légèrement en retrait du centre-ville, élabore des projets résidentiels et commerciaux mêlant esthétisme, fonctionnalité et architecture responsable. Comme cet étroit bâtiment blanchi à la chaux – 6 m de large ! – qu’il a conçu pour un petit éditeur séoulien établi au milieu des immeubles en brique d’un quartier résidentiel. « Aujourd’hui, les architectes locaux apportent qualité et créativité aux constructions », dit le patron.

Mais ils doivent souvent se rabattre sur des projets de petite ou de moyenne échelle, constate-t-il. Ces dernières années, la Ville de Séoul a tenté de créer son « effet Bilbao » en confiant la conception d’immeubles emblématiques à des starchitectes du monde entier : Zaha Hadid, Dominique Perrault, Rem Koolhaas… Dans ce type de projets, le rôle des architectes coréens est généralement limité à la maîtrise d’œuvre.

« Même si les architectes locaux peuvent soumissionner sur ces projets, au bout du compte, ce sont pratiquement toujours des architectes étrangers qui sont choisis », se désole le concepteur à la tignasse poivre et sel. D’un autre côté, les architectes coréens insufflent un caractère harmonieux à des projets moins spectaculaires, mais plus nombreux, remarque-t-il. « C’est une sorte de démonstration par l’exemple. On verra la différence à long terme. »

« De la contrainte naît la créativité, poursuit Kim Sung Hong [qui a d’ailleurs fait de cet adage le sous-titre de The FAR Game]. Il y a 10 ans à peine, les architectes coréens se disaient qu’ils devaient apprendre de leurs confrères étrangers. C’est terminé ! L’intérêt des Coréens pour l’architecture de qualité est là. Il faut maintenant que les architectes fassent la démonstration, par de tout petits changements, de l’impact positif de cette qualité sur l’économie. En d’autres mots, convertir cette logique de construction basée sur le profit individuel à court terme en un système qui vise l’intérêt public à long terme. »

C’est ce que l’architecte Kim Hyun-seok nomme poétiquement « la potentialité de Séoul ». Il rêve d’ailleurs du jour où les voitures céderont la place aux espaces publics dans certains grands boulevards de la capitale. « Je suis sûr que ça va venir. Il faut être patient. »

Après tout, lui-même a mis trois ans à apprivoiser la gastronomie française, ajoute-t-il en rigolant. « Surtout le vin et le magret de canard... » Comme quoi tout s’apprend.

 

1. Collectif, The FAR Game: Constraints Sparking Creativity, Séoul, SPACE Books, 2016, 294 p.