ÉditorialOser l'évaluation

Nathalie Dion, présidente, Ordre des architectes du Québec 

Nous, architectes, aimons penser que nos réalisations peuvent améliorer le sort des personnes à qui elles sont destinées. Mais est-ce toujours vrai ? Une fois que les usagers ont emménagé, comment s’assurer que le bâtiment favorise leur qualité de vie ou leur productivité ?

Certains des professionnels qui ont la latitude nécessaire effectuent un suivi informel après la mise en service d’un bâtiment. Or, il existe des méthodes beaucoup plus fiables, qui gagnent à être connues. On les regroupe sous l’appellation évaluation post-occupation ou ÉPO – on dit aussi évaluation post-installation ou évaluation après emménagement.

Mises au point à la fin du siècle dernier, ces méthodes demeurent peu utilisées au Québec, apprend-on dans le dossier de ce numéro d’Esquisses. Les donneurs d’ouvrage gagneraient pourtant à y recourir davantage, compte tenu des coûts considérables que représentent la construction et l’exploitation des bâtiments. Le gouvernement britannique l’a compris et, depuis 2013, l’ÉPO – au même titre que la modélisation des données du bâtiment – est intégrée à sa réglementation concernant les bâtiments publics. Le gouvernement du Québec pourrait certainement s’en inspirer.

Certains architectes et donneurs d’ouvrage peuvent se montrer réticents devant une telle pratique, étant donné le risque de se voir reprocher des erreurs. Il faut voir plus loin.

Si les ÉPO étaient plus systématiques et que leurs résultats étaient accessibles à tous, quelle formidable base de connaissances la profession et la société auraient à leur disposition ! Les architectes pourraient s’en servir non seulement pour éviter de répéter des erreurs, mais aussi pour reproduire leurs bons coups. Les chercheurs et les gouvernements pourraient l’utiliser pour documenter les bonnes pratiques.

De plus, si l’ÉPO est planifiée dès le début d’un projet, on peut espérer que les professionnels auront davantage les coudées franches pour se mettre à l’écoute des besoins exprimés et les avoir à l’esprit en cours de conception. Les clients, pour leur part, seront encouragés à exprimer leurs besoins le plus clairement possible. Il est vrai que les architectes sont formés pour aider les clients à verbaliser leurs souhaits, mais considérer cet aspect comme une responsabilité partagée ne peut que contribuer à l’atteinte d’un résultat qui répond vraiment aux attentes.

Comme nous l’ont dit des experts britanniques, la satisfaction des usagers suppose une meilleure communication entre les architectes, le client, les ingénieurs, l’entrepreneur, les responsables de l’entretien et, bien entendu, les usagers. Tous doivent être sur la même longueur d’onde quant au résultat recherché et aux décisions qui en découlent. Dans cette perspective, la conception intégrée, dont l’OAQ a souvent vanté les avantages, a plus que jamais sa raison d’être.

Par contre, les critiques pouvant émaner des ÉPO ne devraient pas servir de justification à certains clients prompts à engager des poursuites pour éponger le coût des imprévus. Cela ne ferait que susciter la méfiance entre les acteurs concernés et ne favoriserait guère le travail en collégialité. Au contraire, tous doivent comprendre que le but de l’exercice est d’améliorer la performance du bâtiment et, ultimement, de l’industrie.

Puisque la façon de mener un projet influe sur le résultat final, on pourrait aussi évaluer cet aspect. Ainsi, des facteurs qui échappent au contrôle des professionnels, comme la manière dont les clients consultent les usagers et prennent des décisions, seraient pris en compte. 

Certes, les ÉPO représentent des coûts additionnels. Mais comme pour l’efficacité énergétique ou l’intégration de l’art à l’architecture, il faut les voir comme un investissement. Ainsi, les gouvernements pourraient réserver un pourcentage du budget des projets publics aux ÉPO. Pour le secteur privé, le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation pourrait offrir des subventions permettant d’implanter cette pratique.

Que ce soit dans le domaine des services ou des biens de consommation, d’autres secteurs d’activité l’ont compris : c’est avec les données que fournissent les utilisateurs qu’on peut se démarquer de la concurrence et susciter la demande. Du point de vue de la valorisation de la profession, cela ne peut que contribuer à bonifier le lien de confiance entre les architectes et le public. C’est aussi une excellente manière de démontrer la valeur ajoutée de l’architecture, en plus, bien sûr, d’en faire progresser la qualité.