Quartiers de l'innovationAu-delà d'un nom

Maison des étudiants de l’ÉTS, Quartier de l’innovation,
Montréal, Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes
Photo : Stéphane Brugger

Un nouveau projet de recherche entamé en septembre 2016 permettra de mieux comprendre le processus d’aménagement des quartiers de l’innovation et, ultimement, d’améliorer les façons de faire.

Catherine Bourbeillon

Quartier des affaires, Quartier des spectacles, Quartier du musée : pour demeurer compétitive sur le marché des grandes villes internationales, Montréal thématise certains secteurs, à l’instar de ses consœurs américaines. Ainsi, en 2013, le Quartier de l’innovation apparaît officiellement sur la carte de la métropole. Comme c’est souvent le cas pour les quartiers thématiques, il n’a pas été nommé et planifié comme tel dès le départ.

Priscilla Ananian, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, croit qu’un urbanisme collaboratif permettrait de mieux aménager les quartiers de l’innovation. Son nouveau projet de recherche, intitulé Approche critique du rôle de l’urbanisme dans la fabrique des lieux d’innovations, porte sur les processus d’aménagement de ces espaces urbains et vise à amener les urbanistes, les architectes, les élus municipaux et les investisseurs privés à mieux travailler ensemble.

Généralement créés pour favoriser le développement économique et la régénération urbaine, les quartiers de l’innovation encouragent la concentration d’entreprises technologiques, d’établissements de recherche et de développement, et d’activités de création. Après avoir passé au peigne fin plusieurs lieux de ce type chez nos voisins du Sud, la professeure a entamé l’automne dernier l’étude de trois cas montréalais : le Quartier de l’innovation, la Cité du multimédia et le pôle Saint-Viateur Est. Au cours de la prochaine année, une trentaine d’entrevues seront menées auprès des acteurs du développement urbain et économique de ces trois quartiers. Par la suite, une analyse physico-spatiale permettra de cerner leur évolution urbanistique et architecturale.

Une histoire à raconter

Selon Priscilla Ananian, l’urbanisme et l’architecture jouent un rôle crucial dans la fabrication des lieux de l’innovation, souvent situés dans d’anciens quartiers industriels. En plus de générer une mixité d’usages et un sentiment d’appartenance chez les citoyens, le recours à ces disciplines dès le début de la planification favoriserait une meilleure conservation du patrimoine. « Ça paraît évident, mais ça ne l’est pas forcément », précise la chercheuse, qui note que, dans le processus d’aménagement de ces quartiers, l’architecture et l’urbanisme sont souvent relégués au deuxième plan par rapport aux intérêts des investisseurs.

C’est le cas de Griffintown, par exemple, où se situe le Quartier de l’innovation de Montréal. L’architecture et l’urbanisme y ont joué un rôle limité, selon elle : « Le cachet et les éléments du passé sont disparus. Certaines traces de cette mémoire méritaient sans doute d’être conservées. Les acteurs du projet utilisent le caractère historique dans leur discours, mais cela ne se répercute pas dans la conservation du patrimoine. C’est une perte. »

Innovation sociale

L’intervention tardive des pouvoirs publics permet par ailleurs aux organisations privées d’aménager des espaces qui répondent davantage à leurs impératifs économiques qu’aux besoins des résidents. « Des communautés résidentielles et culturelles sont souvent établies dans ces quartiers-là, fait valoir Priscilla Ananian. Face à l’embourgeoisement, des artistes sont forcés de partir parce qu’on n’a pas prévu de les intégrer sur les plans social et économique. [...] Comme l’urbaniste, l’architecte peut être un médiateur qui sensibilise son client aux enjeux sociaux du lieu. »

Le fait d’assouplir la réglementation liée au zonage peut aussi générer des retombées positives, affirme la professeure, en citant l’exemple du projet Pied Carré. Installé dans un ensemble industriel en pleine transformation dans le pôle Saint-Viateur Est, ce collectif d’artistes s’est mobilisé afin de pouvoir conserver ses espaces de création. « La Ville a accepté de créer le zonage vertical, grâce auquel l’étage investi par les artistes peut avoir une vocation différente du reste du complexe », se réjouit-elle.

Au terme de la recherche, les acteurs ayant participé à la ronde d’entrevues initiales seront conviés à faire partie d’un groupe de discussion. On leur présentera les résultats de l’étude, et ils pourront comparer leurs visions respectives. En orchestrant ce rassemblement, Priscilla Ananian espère que les urbanistes, les architectes et les autres acteurs concernés constateront les bienfaits d’une démarche collaborative. C’est aussi ça, l’innovation.