Esquisses, vol. 27, no 4, hiver 2016-2017

Bibliothèque nationale de LettonieLa montagne accouche d'une souris

Malgré de bonnes intentions, exprimer l’identité culturelle d’un lieu peut se révéler un piège pour un architecte. Histoire d’un projet qui aurait pu mieux tourner.

Leslie Doumerc

Depuis le début de 2014, une « montagne magique » de 13 étages en verre et en métal abritant 6 millions de livres se dresse au bord de la Daugava à Riga. Imaginée dès 1989 par l’architecte américain d’origine lettone Gunnar Birkerts, la nouvelle bibliothèque nationale de Lettonie évoque une vieille légende populaire qui raconte comment un courageux chevalier gravit des sommets de glace pour sauver une princesse.

Cet édifice deviendra-t-il lui-même légendaire, comme en rêve son créateur ?

« Cette bibliothèque est très controversée depuis le début. Certains sont charmés par cette histoire folklorique. D’autres déplorent qu’un projet d’aussi grande envergure ait été validé sans concours ni consultation populaire », dit Dāvis Gasuls, qui appartient clairement à cette dernière catégorie. Pour l’architecte vivant à Riga, le projet a mis si longtemps à sortir de terre qu’il est devenu démodé avant l’heure : « Sa taille et sa forme rappellent le gigantisme post-moderne de certains bâtiments militaires de l’époque où la Lettonie était encore sous occupation soviétique. » 

Bibliothèque nationale de Lettonie, Riga, Gunnar Birkerts
Photo : EU2015.LV

Pour lui, l’édifice s’intègre mal dans le paysage traditionnel balte, où les constructions modestes ont plutôt tendance à se fondre dans la nature. Il aurait mieux valu se passer de la facture pharaonique de 160 millions d’euros en rénovant l’ancienne bibliothèque du centre-ville, un lieu à taille humaine.

Le manque de concertation d’ensemble a débouché sur d’autres petits couacs, comme la raideur de la pente qui rend l’entretien de la façade très acrobatique, ou le bois utilisé pour l’aménagement intérieur, importé à grands frais du Canada alors que le pays regorge de cette ressource. Sans parler du code couleur des différents étages, calqué sur les billets de banque de l’ancienne monnaie nationale de la Lettonie, qui paie en euros depuis janvier 2014 !

Dans ces conditions, difficile de dire si le bâtiment va devenir un emblème national. Pour Dāvis Gasuls, rien n’est joué : « Regardez la tour Eiffel : elle a été très mal accueillie au début; elle devait même être démantelée. Or, sa popularité est incontestée aujourd’hui. Peut-être qu’avec plus de recul, les nouvelles générations vont finir par l’aimer. »

Bibliothèque nationale de Lettonie, Riga, Gunnar Birkerts
Photo : EU2015.LV